[Chiche-info] numero quatre-vingt huit, think tank Jacques Ellul

From : aude@... , the 17th septembre 2004 21:18
  • 2004-09-17 21:18:18 — aude@... - [Chiche-info] numero quatre-vingt huit, think tank Jacques Ellul

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          Chiche ! info
     un bulletin écolo-alternatif et tout et tout,                    à parution quasi-hebdomadaire                                          <<<<<<<< _______ n° 88 ___________________________________ Bonjour aux 466 abonnéEs à la chiche-info. Cette semaine c'est un peu spécial. Ni compte-rendu d'action, ni texte  de fond écrit par de petites mains chichonnes. Josselin, du think tank  Jacques Ellul et accessoirement valeureux chichon lillois, nous propose  ce classique du philosophe bordelais qui répond nous dit-il à la  question : pourquoi Chiche ! ?  C'est une rentrée bien studieuse, merci  Josselin. Place aux jeunes, par Jacques Ellul Encore un de ces lieux communs polymorphe qui s’écrivent : la Montée des  jeunes ou, fréquemment aujourd’hui, l’Avenir est aux jeunes.  Biologiquement la chose est indiscutable. Mais on oublie seulement que  lorsqu’ils seront à même de le faire, cet avenir, ils seront à leur tour  devenus ces croulants que nous sommes et feront à peu près le même  présent que celui qui nous a servi d’avenir. Je suis pessimiste ? Allons  donc ! Si notre formule est un lieu commun, c’est qu’il y a longtemps  que l’on a commencé à proclamer cette vérité, et depuis soixante ans au  moins on se préoccupe de faire une politique de la « jeunesse ». Une politique de la jeunesse ! Mais qui la fait ? Qui la prépare cette  jeunesse ? Bien sûr les croulants. Ceux qui aujourd’hui tiennent les  postes, les ficelles, les coulisses et l’autorité proclament  l’importance des jeunes, la nécessité d’une politique de la jeunesse. Il  se produit alors un bien fâcheux transfert : ce lieu commun, ne disons  pas qu’il est proclamé pour des raisons électorales ou d’agréable  popularité. Il a des racines à la fois plus nobles et plus profondes !  Ces croulants, ils ont été jeunes. A 20 ans, ils ont pensé (ils ont  généralement cessé depuis, mais, c’est un fait : à 20 ans, ils ont  pensé) ; ils ont senti, saisi les maux et les fléaux de leur époque. Ils  ont eu la vision de ce qu’il faudrait faire et ils avaient l’ardeur  révolutionnaire et l’audace de tout risquer (n’ayant rien, que leur  vie). Alors, les meilleurs d’entre-eux se sont mis au travail. Dans les  syndicats, les partis, les universités, les revues, les entreprises, ils  ont progressivement monté l’échelle, combattu pour leurs idées, fait  voter des motions et admettre des principes, gagné des adeptes, et vers  50 ans, ils avaient enfin l’autorité suffisante pour s’imposer. Mais  voilà… , brusquement, ils réalisaient qu’il ne leur restait  plus que  très, très peu de temps pour faire appliquer les idées de leur jeunesse,  qu’ils n’avaient plus guère de ferveur révolutionnaire, et que les  mécanismes où ils étaient entrés, sur lesquels ils pouvaient agir  étaient horriblement lourds et compliqués. Alors…, alors ils étaient forcément enclins à se tourner vers les jeunes  : « voyez tout est prêt, on vous a mâché la besogne. A vous jeunes gens  de prendre la relève ! » Et le sexagénaire se place sur un pied  d’égalité avec l’étudiant, mais hélas ! celui-ci ne se sent nullement  acquis à ses œuvres, dignes tout au plus de son et lumière. Car, voilà…  ce qui s’était produit entre-temps, et dont le vieillard n’avait  nullement pris conscience, c’est que les choses avaient changé. Lorsque  l’ancien jeune arrive au pouvoir, il applique ses idées, ses doctrines,  sa vision des choses, acquises, élaborées, formulées il y a trente ans,  à une situation qui n’est plus du tout la même. Lorsqu’il est à même  d’agir, il a passé tout son temps à monter l’échelle, et il ne sait pas  que tout son bagage est fait maintenant de couvertures mitées et de  conserves rouillées. Il ne sait pas que ses volontés révolutionnaires  sont aujourd’hui de simples coups d’ongle sur un mur de nuages, et que  ses idées n’ont pu triompher et ne sont admises par un grand nombre que  dans la mesure où elle n’ont plus rien à voir avec la réalité  d’aujourd’hui. Et l’ancien jeune se félicite de ce que le socialisme ou  le syndicalisme a triomphé. Mais ça n’a plus aucune importance. Parfois, l’ancien jeune se demande pourquoi ça ne semble pas coller, il  est saisi d’une vague inquiétude et fait appel aux jeunes pour  raccrocher les morceaux. Ou plus souvent encore, il déplore que la  jeunesse d’aujourd’hui se révèle incapable de… et ne s’intéresse pas à…  Mais à quoi donc ? Aux idées et théories d’il y a trente ans ? Si la  jeunesse n’entre pas dans le jeu, c’est que très inconsciemment et sans  valeur particulière, elle est tout bêtement au niveau d’aujourd’hui. Toujours est-il que les vieillards s’efforcent de faire une politique de  la jeunesse : c’est-à-dire de faire entrer les jeunes dans leur jeu.  Vous aurez ainsi des Jeunes communistes, socialistes [écologistes],  catholiques, etc. Simples mécanismes d’adaptation au monde des adultes.  Et c’est bien vrai, hélas ! lorsque par hasard on considère les jeunes  sérieux qui cherchent à prendre la place que les vieillards leur  offrent, on s’aperçoit qu’ils sont par magie mués en vieillards, qu’ils  pensent et parlent comme des vieillards. [« Place aux jeunes ! » disent donc les vieillards] Mais il ne faut pas  les prendre au sérieux. Ce n’est qu’un slogan comme un autre. Les jeunes  auront leur place quand ils ne le seront plus. Et le lieu commun répandu  par nos élites n’est qu’un alibi de vieillards pour attester de leur  libéralisme. Mais les vieillards en place ont leur petite idée ; ne les  croyez pas innocents, ô jeunes ! In petto, l’adulte pense aujourd’hui  comme il y a un siècle : « il faut que jeunesse se passe ». Clemenceau  plaignait les hommes qui n’avaient pas été révolutionnaires à vingt ans,  compte tenu évidemment de ce que lorsqu’on est devenu sérieux et  raisonnable, on abandonne ces folles idées. Il ne vient à personne la pensée que si les jeunes remettent en question  quelques chose, s’ils cognent désespérément contre nos murs, c’est eux  qui pourraient bien avoir raison, et que ce qu’ils attaquent doit  effectivement être attaqué. Et plus il s’agit de brider la jeunesse,  plus il s’agit de crier « Place aux jeunes !» Mais bien sûr, place dans  Nos conseils, Nos comités, Nos administrations…Vous ne comprenez pas ?  C’est si simple – et paternel, et judicieux. Ces jeunes, nombreux, sont  une force vive, parfois explosive, et qu’il s’agit d’utiliser. Un  torrent laissé à lui-même n’est utile à rien, tandis qu’enfermé en  conduite forcée, alors il fournit la lumière. Le vieillard fournit la  canalisation, le jeune fournit la puissance, et ça marche. Brave jeune,  place à toi, bon petit soldat pour la culture, l’université, les  Eglises, les nations, les partis, la science et la technique. Sans toi,  toutes ces honorables façades ne sont que poussière sans avenir, c’est  toi qui assure la pérennité. Et le vieillard habile qui te déteste te conquiert en t’offrant le  strapontin d’un monde tout fait qu’il s’agit seulement de développer  dans sa propre ligne. Mais surtout ne cherche pas une autre voie, une  autre place, un autre monde, à ce moment se révèlerait le caractère  implacable de l’organisme technicien tenu par les gens sérieux pour qui  tu constitues une menace. Version intégrale de ce texte dans Exégèse des nouveaux lieux communs,  de Jacques Ellul (éditions de la Table Ronde) _________________________________________________ Retrouver virtuellement la multitude de Chiche !              sur                   www.chicheweb.org _________________________________________________