[Coordsanspap-ouest]Un mineur peut saisir le juge du référé liberté lorsqu'un de ses droits fondamentaux est en jeu

From : andry_nicolas@... , the 28th March 2014 09:39

 Hebdo édition publique > 2014 > mars 2014 > Edition n°325 du 27/03/2014 > Libertés publiques
[Jurisprudence] Un mineur peut saisir le juge du référé liberté lorsqu'un de ses droits fondamentaux est en jeu Ref. : CE référé, 12 mars 2014, n° 375956, mentionné aux tables du recueil Lebon (N° Lexbase : A9218MGI) par Yann Le Foll, Rédacteur en chef de Lexbase Hebdo - édition publique Dans une ordonnance rendue le 12 mars 2014, la Haute juridiction administrative a dit pour droit qu'un département porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale en refusant de prendre en charge un mineur isolé étranger qui lui a été confié par un juge des enfants. Il a, ce faisant, estimé qu'un mineur pouvait être recevable à saisir le juge des référés lorsque des circonstances particulières le justifient. Outre la reconnaissance de la violation d'une liberté fondamentale, le Conseil d'Etat a, de ce fait, reconnu le droit de l'enfant d'agir en justice. Commençons par rappeler les faits de l'espèce. Une personne de nationalité nigérienne était entrée en France en provenance de Cote d'Ivoire, le 16 septembre 2013. Elle avait été prise en charge par le dispositif national de protection des mineurs isolés étrangers. A la suite d'examens médicaux pratiqués le 26 septembre 2014, le préfet le considérant comme majeur, a pris à son encontre un arrêté lui faisant obligation de quitter le territoire français. Sur la demande de cette personne et au vu des pièces d'état civil produites, le juge des enfants l'a, par ordonnance du 10 février 2014, sur le fondement de l'article 375 du Code civil (N° Lexbase : L8338HWQ), aux termes duquel "si la santé, la sécurité ou la moralité d'un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises, des mesures d'assistance éducative  peuvent être ordonnées par justice [...]", confié, en qualité de mineur isolé, au département en cause. Or, le département n'a pas exécuté cette ordonnance, nonobstant l'exécution provisoire dont elle était assortie. Par l'ordonnance attaquée, dont l'intéressée faisait appel, le juge des référés du tribunal administratif de Nantes a rejeté la demande qu'elle lui avait présentée, sur le fondement de l'article L. 521-2 du Code de justice administrative (N° Lexbase : L3058ALT) (référé-liberté ayant pour objet la sauvegarde d'une liberté fondamentale), afin qu'il soit enjoint au département de le mettre sans délai à l'abri et d'assurer sa prise en charge effective en qualité de mineur isolé. Les juges du Palais-Royal rappellent que, si un mineur non émancipé ne dispose pas, en principe, de la capacité pour agir en justice (voir CE 1° et 6° s-s-r., 30 décembre 2011, n° 350458, mentionné aux tables du recueil Lebon N° Lexbase : A8358H83), il peut, cependant, être recevable à saisir le juge des référés, lorsque des circonstances particulières justifient que, eu égard à son office, ce dernier ordonne une mesure urgente sur le fondement de l'article L. 521-2 du Code de justice administrative (N° Lexbase : L3058ALT). Tel est, notamment, le cas lorsqu'un mineur étranger isolé sollicite un hébergement qui lui est refusé par le département, auquel le juge judiciaire l'a confié. La fin de non-recevoir opposée par le département à l'appel du jeune homme doit, dès lors, selon le Conseil d'Etat, être écartée. Toujours selon ces mêmes juges, "il appartient aux autorités de l'Etat de mettre en oeuvre le droit à  l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale [...] une obligation particulière pèse, en ce domaine, sur les autorités du département en faveur de tout mineur dont la santé, la sécurité ou la moralité sont en danger [...] une carence caractérisée dans l'accomplissement de ces obligations peut faire apparaître une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée[...]". La reconnaissance de l'obligation légale en matière hébergement d'urgence des personnes sans-abri comme une liberté fondamentale avait déjà été dégagée par une ordonnance rendue le 10 février 2012 (CE référé, 10 février 2012, n° 356456, mentionné aux tables du recueil Lebon N° Lexbase : A3852ICN, avec une mise en place effective peu après, voir TA Paris, 20 février 2012, n° 1202899N° Lexbase : A0318ID7), ceci dans un contexte de difficulté de mise en oeuvre du droit au logement opposable (créé par la loi n° 2007-290 du 5 mars 2007, instituant le droit au logement opposable et portant diverses mesures en faveur de la cohésion sociale L5929HU7), dont la carence a déjà valu à l'Etat d'être condamné (TA Paris, 17 décembre 2010, n° 1004946 N° Lexbase : A7277GNT, n° 1005678 A7278GNU et n° 1001317 N° Lexbase : A7276GNS). Une évolution d'autant plus remarquable qu'en 2002, le Conseil d'Etat considérait qu'aucun  texte ne venait garantir "l'exercice d'un droit au logement qui présenterait le caractère d'une liberté fondamentale au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du Code de justice administrative", le droit au logement ne présentant pas, dès lors, le caractère d'une liberté fondamentale (CE référé, 3 mai 2002, n° 245697, publié au recueil Lebon N° Lexbase : A9776AYQ). En 2010, la Haute juridiction estimait, par ailleurs, qu'un demandeur d'asile jeune et sans charges de famille, qui ne faisait pas état de problèmes particuliers de santé avait pu être orienté vers un dispositif de veille sociale par l'administration, en l'absence de place disponible en centre d'accueil, sans pour autant que soit méconnu de manière grave et manifestement illégale son droit à des conditions matérielles d'accueil décentes (CE référé, 19 novembre 2010, n° 344286, publié au recueil Lebon N° Lexbase : A4402GLM). La Cour de Strasbourg a,  elle aussi, plusieurs fois, pris le parti de personnes qu'elle a considéré en position de faiblesse vis-à-vis de la puissance publique, et qui, si elles n'étaient pas sans-abris mais demandeurs d'asile, ne s'en trouvaient pas moins dans une situation de vulnérabilité (CEDH, 21 janvier 2011, Req. 30696/09 N° Lexbase : A4543GQC), d'autant plus dans le cas de mineurs (CEDH, 19 janvier 2012, Req. n° 39472/07 et n° 39474/07 N° Lexbase : A1647IBM) (1). Ces décisions prennent appui sur l'article L. 345-2-2 du Code de l'action sociale et des familles (N° Lexbase : L2096IDY), créé par l'article 73 de la loi n° 2009-323 du 25 mars 2009, de mobilisation pour le logement et la lutte contre l'exclusion (N° Lexbase : L0743IDU), qui précise que "toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique et sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence [...]", pour en déduire "qu'une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette tâche peut [...] faire apparaître [...] une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée". On peut noter qu'elles s'appliquent parfaitement dans le cas relatif à l'arrêt rapporté, puisque la personne en cause, déclarée mineur par le juge des enfants, était, depuis son entrée en France seul, sans famille  connue, dépourvu de toute ressource et ne maîtrisait pas la langue française. En outre, en sa qualité de mineur, elle n'était recevable ni à déposer une demande d'asile, ni à faire appel au "115" -service téléphonique de coordination de l'hébergement d'urgence. Par ailleurs, faute d'obtenir du département la prise en charge ordonnée par le juge des enfants le 10 février 2014, elle avait trouvé refuge dans un habitat collectif précaire, dans lequel il a, le 25 février, fait l'objet de coups et blessures. La situation de détresse prévue à l'article L. 345-2-2 du Code de l'action sociale et des familles était donc, de manière objective, parfaitement caractérisée. Le Conseil d'Etat en déduit logiquement qu'en refusant de prendre les mesures nécessaires pour que le mineur bénéficie d'un hébergement d'urgence, au motif que les services d'accueil des mineurs du département qui ont fait appel de l'ordonnance du juge des enfants en contestant la minorité de l'intéressé, ne disposent plus de places disponibles, ni de crédits budgétaires et que l'intéressé ne bénéficierait d'aucune priorité par rapport aux autres mineurs dont il a la charge, le département a porté une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, constitutive d'une situation d'urgence. L'arrêt du 12 mars 2014, s'il ne constitue pas un retournement de la jurisprudence de la Haute juridiction administrative, est à coup sûr une innovation, car en ouvrant le droit à un mineur d'engager une procédure lorsqu'une de ses "libertés fondamentales" est en jeu, il découvre des perspectives encore insoupçonnées il  y a peu, même si le juge judiciaire avait estimé, dès 1995, que, sans même être représenté par un représentant légal, le mineur peut saisir le juge pour enfants, lui demander d'ordonner des mesures, interjeter appel de ses décisions et faire le choix d'un avocat (Cass. civ. 1, 21 novembre 1995, n° 94-05.102 N° Lexbase : A6165ABX). La récente reconnaissance du droit de ne pas subir de traitements inhumains ou dégradants (voir CEDH, 2 février 2012, Req. 9152/09 N° Lexbase : A9424IBN), ou encore le droit de mener une vie privée et familiale normale (CE 10° s-s., 8 juillet 2011, n° 328278, inédit au recueil Lebon N° Lexbase : A9397HUL), comme libertés fondamentales, pourrait donc amener les juges à adopter des positions similaires en la matière. ________________________________ (1) Lire nos obs., Le Conseil d'Etat reconnaît l'obligation légale en matière hébergement d'urgence des personnes sans-abri comme une liberté fondamentale, Lexbase Hebdo n° 235 du 23 février 2012 - édition publique (N° Lexbase : N0354BTB).Décision CE référé, 12 mars 2014, n° 375956, mentionné aux tables du recueil Lebon (N° Lexbase : A9218MGI) Cassation (TA Nantes, 28 février 2014, n° 1401693) Lien base (N° Lexbase : E4122EXX) ________________________________   Le juge du référé-liberté invité dans le dossier des mineurs isolés étrangers Dalloz. Un mineur isolé étranger peut saisir le juge du référé-liberté pour demander à être pris en charge par un département. Le juge des référés du Conseil d’État a estimé, dans une ordonnance du 12 mars 2014 qu’un département portait une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale en refusant de prendre en charge un mineur isolé étranger qui lui a été confié par un juge des enfants. Il a, à cette occasion, estimé qu’un mineur pouvait être recevable à saisir le juge des référés lorsque des circonstances particulières le justifient. Le requérant, nigérien, avait été pris en charge par le dispositif national de protection des mineurs isolés étrangers. À la suite d’examens médicaux concluant qu’il était majeur, le préfet de Loire-Atlantique avait pris à son encontre un arrêté portant obligation de quitter le territoire. Toutefois, à sa demande et au vu de pièces d’état civil, un juge des enfants l’a confié au département de Loire-Atlantique. Celui-ci a refusé de prendre en charge le jeune homme qui s’est alors tourné vers le juge administratif. Le juge des référés du tribunal administratif de Nantes avait estimé que la juridiction administrative était incompétente. À tort, selon le juge d’appel, pour lequel, les conclusions du jeune Nigérien « ne sont pas manifestement insusceptibles de se rattacher à un litige relevant de la compétence du juge administratif ». Le département soulevait une fin de non-recevoir tirée de l’incapacité juridique du jeune A… Le juge des référés répond que si, en effet, « un mineur non émancipé ne dispose pas, en principe, de la capacité pour agir en justice, il peut cependant être recevable à saisir le juge des référés, lorsque des circonstances particulières justifient que, eu égard à son office, ce dernier ordonne une mesure urgente sur le fondement de l’article L. 521-2 du code de justice administrative ». Il ajoute « que tel est notamment le cas lorsque, comme en l’espèce, le mineur étranger isolé sollicite un hébergement d’urgence qui lui est refusé par le département, auquel le juge judiciaire l’a confié ». Le juge rappelle ensuite que le droit à l’hébergement d’urgence constitue une liberté fondamentale et qu’une carence caractérisée des autorités en la matière peut constituer une atteinte grave et manifeste à cette liberté. Il précise « qu’une obligation particulière pèse, en ce domaine, sur les autorités du département en faveur de tout mineur dont la santé, la sécurité ou la moralité sont en danger ». Il constate que le jeune, mineur selon le juge des enfants, est sans famille et sans ressources, qu’il ne peut ni déposer une demande d’asile ni faire appel au 115. Très concrètement le juge relève que, faute de prise en charge, M. A… a trouvé refuge dans un squat où il a été victime de coups et blessures. À l’issue de cette analyse de la situation, le juge considère « qu’en refusant de prendre les mesures nécessaires pour que M. A… bénéficie d’un hébergement d’urgence, au motif que les services d’accueil des mineurs du département qui ont fait appel de l’ordonnance du juge des enfants en contestant la minorité de l’intéressé, ne disposent plus de places disponibles, ni de crédits budgétaires et que M. A… ne bénéficierait d’aucune priorité par rapport aux autres mineurs dont il a la charge, le département de la Loire-Atlantique a porté une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, constitutive d’une situation d’urgence ». Le président du conseil général se voit donc enjoindre d’assurer l’hébergement du jeune homme dans les vingt-quatre heures et sous astreinte de 100 € par jour de retard. Site du Conseil d’État   par Marie-Christine de Montecler   le 20 mars 2014