[Coordsanspap-ouest]Synthèse de l’analyse inter associative du projet de loi relatif au droit des étrangers.

From : muriel.elkolli@... , the 8th March 2015 10:46
  • 2015-03-08 10:46:13 — muriel.elkolli@... - [Coordsanspap-ouest]Synthèse de l’analyse inter associative du projet de loi relatif au droit des étrangers.

Synthèse de l’analyse interassociative du projet de loirelatif au   droit des étrangers en France ADDE - Anafé - Fasti - Gisti - La Cimade - LDH - Mom- Saf - Syndicat de  la magistrature *INTRODUCTION* Annoncé dès le début du quinquennat, le projet de loi relatif au droit  des étrangers en France présenté le 23 juillet 2014 au Conseil des  ministres a été inscrit tardivement à l’agenda parlementaire et devrait  être discuté à l’Assemblée nationale en mai 2015. Contrairement à la  réforme de l’asile, adoptée en décembre 2014 par l’Assemblée nationale,  ce projet n’est pas dicté par l’obligation de transposer des directives  européennes. S’il n’y avait aucune urgence à légiférer, une fois de  plus, en matière de droit des étrangers, on aurait pu s’attendre à ce  que ce projet de loi traduise au moins la volonté du gouvernement de  prendre en compte les orientations suggérées par le rapport Fekl [1  ] de 2013 pour «  sécuriser les parcours » des personnes étrangères en France. Ce n’est  pas le cas. Des trois priorités mises en avant dans ce rapport -  renforcer le droit à séjourner des personnes migrantes ayant vocation à  vivre en France, améliorer les conditions d’accueil en préfecture,  rétablir des modalités équitables de contrôle par le juge de la  procédure de rétention administrative - le projet de réforme n’en  retient aucune. *Si le rapport Fekl, en recommandant la mise en place d’un titre de  séjour pluriannuel, restait bien en deçà des préconisations de nos  organisations visant à rétablir la généralisation de la délivrance de la  carte de résident de dix ans [2  ] (seul dispositif  susceptible de garantir aux personnes durablement établies en France le  droit à y demeurer sans crainte de l’avenir), il indiquait cependant des  pistes pour faire reculer la précarisation qui caractérise le statut des  étrangères et des étrangers. Elles n’ont pas été suivies.* Les organisations signataires de cette analyse sont unanimes : ce projet  de réforme du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit  d’asile (Ceseda) ne marque aucune volonté de rupture avec les réformes  précédentes. Selon le ministère de l’Intérieur, il s’agirait d’un texte « équilibré  », visant à stabiliser le séjour des étrangers en France en répondant à  certains dysfonctionnements constatés, tout en prévoyant de nouveaux  dispositifs pour lutter contre l’immigration dite irrégulière. Mais  l’équilibre affiché n’est qu’une façade : l’immigration « autorisée »  est maintenue dans une situation administrative précaire qui empêche  celles et ceux qu’elle concerne de trouver leur place en France. En  conservant l’inversion de la logique d’intégration amorcée depuis 2003  et en créant une nouvelle « usine à gaz » pour la délivrance de titres  de séjour pluriannuels à géométrie variable, le projet de loi n’améliore  ni la situation des personnes concernées, ni les conditions de leur  accueil dans les préfectures. Pire, alors qu’il prétend « stabiliser »  la situation des étrangères et des étrangers, il ne prévoit aucune  passerelle entre le titre de séjour pluriannuel et le droit au séjour  pérenne, permettant, au contraire, à tout moment, la remise en cause et  le retrait de ce titre. De nombreuses dispositions du projet de loi sont consacrées à  l’éloignement. Si certaines constituent des réponses au droit de l’Union  européenne et à la jurisprudence, la plupart sont au service de  l’efficacité des mesures de départ forcé. En effet, la création de  procédures accélérées visant à empêcher des catégories ciblées d’exercer  efficacement leur droit au recours contre les OQTF, l’instauration d’une  interdiction de circulation sur le territoire français pour les  ressortissants de l’Union européenne, la mise en place d’un nouveau  dispositif d’assignation à résidence qui, sous couvert de faire diminuer  le nombre de placements en rétention, vise surtout à améliorer la «  productivité » des procédures d’éloignement, le régime spécial maintenu  ou aggravé outremer, en dépit des normes européennes et de la  jurisprudence, en sont autant d’exemples, tous traités dans cette analyse. On notera enfin, parmi les innovations, que le projet de loi veut mettre  en place un dispositif de contrôle jamais imaginé jusqu’alors en dehors  du champ du droit des étrangers, qui permettra aux préfectures de  requérir auprès des administrations fiscales, des établissements  scolaires, des organismes de sécurité sociale ou encore des fournisseurs  d’énergie, de télécommunication et d’accès internet, des informations  dans le cadre de l’instruction des demandes de titre de séjour, et de  consulter les données détenues par ces organismes. Ce dispositif  interroge le respect de la vie privée et de la déontologie  professionnelle des travailleurs sociaux. En revanche, le projet de loi est muet sur une série de questions  pourtant cruciales : pas une ligne sur les travailleurs sans papiers, ni  sur le retour à une régularisation de plein droit pour les personnes  ayant passé de nombreuses années (10 ans) en France, ni sur les parents  d’enfants malades, les personnes victimes d’accident du travail ou de  maladie professionnelle, ni sur les personnes malades, enfermées ou  assignées à résidence... Rien non plus sur les taxes exorbitantes dont  doivent s’acquitter les personnes étrangères au moment de la délivrance  et du renouvellement de leur titre... Dans le dernier chapitre de cette analyse, intitulé : « /ce dont le  projet de loi ne traite pas/ », nous avons néanmoins choisi de relever  les silences les plus graves en termes d’atteintes aux droits. Le projet  de loi ne modifie rien au dispositif d’entrée sur le territoire et de  maintien en zone d’attente, qui permet l’enfermement des mineurs et ne  prévoit pas de recours suspensif contre les mesures de refoulement,  laisse en l’état le mécanisme d’intervention du juge des libertés et de  la détention pour les personnes placées en centre de rétention  administrative (mis à mal par la dernière réforme en 2011 et dont le  rapport Fekl estimait qu’il posait de nombreux problèmes de principe et  devait être réformé), et ne prend pas suffisamment en considération la  situation des personnes étrangères malades ou atteintes d’une maladie  professionnelle. Ce projet s’inscrit dès lors dans la continuité d’une  politique qui, depuis plus de trente ans, fait prévaloir la suspicion et  la répression sur le respect et l’effectivité des droits. *La refonte du dispositif d’accueil : poursuite de l’inversion de la  logique d’intégration* Le projet de loi prévoit une refonte du dispositif relatif au « contrat  d’accueil et d’intégration » (CAI) imposé aux étrangers et aux  étrangères ayant vocation à s’établir durablement en France. L’idée d’accompagner les nouveaux arrivants pour faciliter leur  insertion en France n’est pas forcément mauvaise ; elle le devient quand  elle prend la forme « d’une contractualisation » des rapports entre ces  personnes et l’État. Ces dernières doivent respecter les obligations du  contrat (assiduité aux formations mises en place…), sous peine d’être  maintenues dans une situation précaire au regard de leur droit au  séjour. Dit autrement, elles sont tenues de montrer des gages  d’intégration – prenant par ailleurs des formes et des modalités  d’évaluation contestables – pour espérer transformer leur séjour  précaire en droit au séjour stable par la délivrance d’une carte de  résident. Ce dispositif, issu des lois du 26 novembre 2003 et du 24  juillet 2006 [3 ],  provoque une « inversion de la logique d’intégration » : pour le  législateur de 1984 [4 ],  c’est d’abord la garantie de stabilité du séjour qui était de nature à  faciliter l’insertion. Pourtant critiquée par la gauche parlementaire lors des votes des  projets de loi Sarkozy de 2003 et 2006, la mise en place du CAI – puis  des dispositifs préparatoires au CAI dans le pays de départ avec la loi  Hortefeux [5 ] – n’est  aucunement remise en cause dans le projet de loi. Bien au contraire, ce  texte renforce l’articulation entre le suivi et le respect du contrat  d’une part, et le droit de séjourner de façon stable d’autre part.  L’accompagnement proposé devrait être facultatif, et ne saurait être lié  à la délivrance d’une carte pérenne. *La carte de séjour pluriannuelle : loin de mettre fin à la précarité* L’exposé des motifs du projet de loi présente comme une avancée un  mécanisme de progressivité des titres de séjour qui serait de nature à  mettre un terme à la précarisation du droit au séjour. Le point d’orgue  de ce mécanisme serait la création du titre pluriannuel (/en fait sa  généralisation, ce titre étant déjà prévu dans le cadre du statut «  étudiant »/). *Une durée variable selon les catégories de titulaires potentiels* La carte dite pluriannuelle a une durée modulable selon la catégorie  juridique en cause. Sa durée est de quatre ans, mais de deux ans  seulement pour les conjoint-e-s de Français-e-s, les parents d’enfant  français et les personnes ayant des liens personnels et familiaux en  France. Pour les étudiants, la carte délivrée est de la durée des  études. Pour les étranger-ère-s malades, elle est « de la durée  prévisible des soins »… Pour changer de statut il faudra demander une  carte d’un an et ce n’est qu’à l’expiration de cette carte qu’il sera  possible de prétendre à un titre pluriannuel. Par ailleurs, la  préfecture pourra contrôler le droit au séjour et retirer le titre  pluriannuel à tout moment. *Une nouvelle usine à gaz* Du fait de cette multiplicité de situations, le dispositif s’avère  extrêmement complexe et va même à l’encontre d’un des objectifs affichés  par le gouvernement qui prétend, avec la généralisation du titre  pluriannuel, rationaliser les démarches administratives et diminuer le  nombre de passages en préfecture. *Pas de passage automatique à une carte de résident* Contrairement à ce que laisse penser la communication du ministre de  l’Intérieur selon laquelle « à l’issue de cette carte [pluriannuelle]  l’étranger aura accès à une carte de résident » [6  ], il n’est prévu, pour  aucune catégorie, de passage automatique à la carte de résident : les  conditions de délivrance de celle-ci ne sont pas modifiées par la loi.  Autrement dit le titre pluriannuel ne règle pas le problème de la  précarisation du séjour. À cet égard, le projet se montre beaucoup moins  ambitieux que le « rapport Fekl » [7  ] (même si ce dernier ne  promeut pas la carte de résident). Plutôt que de créer un nouveau titre, il eut été plus pertinent de  revenir à la délivrance « de plein droit » de la carte de résident pour  les catégories de migrants et de migrantes ayant vocation à vivre en  France (et ayant ainsi déjà acquis le droit d’y séjourner). Seule la  possession de cette carte est en mesure d’apporter à son titulaire la  sécurité du séjour propice à une intégration réussie. *L’immigration choisie, toujours prônée* *Pour les étudiants, des apports bien minimes* S’agissant des étudiants, le projet n’est guère plus novateur. Il n’est  prévu qu’une seule réforme, bien mince : celle de l’institution du titre  de séjour pluriannuel. Mais, outre que cette délivrance n’est possible  que pour les étrangers-ères ayant déjà séjourné pour une durée d’un an  en France, la durée de validité du titre sera « égale au cycle d’études  dans lequel est inscrit l’étudiant ». De ce fait, et à l’exception  éventuelle des doctorant-e-s, un titre pluriannuel délivré à un-e  étudiant-e étranger-ère ne pourra jamais dépasser une durée de deux ans. Par ailleurs, le titre pluriannuel n’empêchera pas l’organisation de  contrôles réguliers, pour vérifier assiduité et réussite aux examens  durant l’année scolaire. *Le « passeport talent », censé attirer « les meilleur-e-s* Exit la carte « compétences et talents », le projet de loi propose « le  passeport talent » : il s’agit une fois de plus de partir d’un constat,  la France n’attire plus, pour proposer un nouveau dispositif censé  attirer les meilleur-e-s. Le texte innove peu et se situe dans la  continuité de ce qui est en place depuis une quinzaine d’années [8  ]. Ces titres de séjour  seront délivrés au compte-goutte et relèvent d’une approche de  l’immigration (« l’utilitarisme migratoire ») qui a été vivement  discutée à l’occasion de la loi Sarkozy II de juillet 2006 [9  ]. *Les cartes liées à une activité professionnelle : une régression  importante dans la délivrance des cartes « salarié »* Le projet de loi opère la fusion de plusieurs titres de séjour pour les  activités non salariées sous un seul titre « entrepreneur/profession  libérale » ; il faudra être attentif aux conditions concrètes de  délivrance de ce titre. S’agissant des cartes mention « salarié », le projet de loi limite leur  délivrance aux titulaires d’un CDI ; c’est une régression qui précarise  considérablement le titulaire d’un CDD égal ou supérieur à un an. *L’éloignement : un contentieux encore plus complexe, un affaiblissement  des garanties* *De nouvelles catégories d’obligation de quitter le territoire (OQTF)* Le projet de loi crée une nouvelle obligation de quitter le territoire,  spécifique aux demandeurs d’asile déboutés. La logique qui sous-tend le  projet est d’accélérer le traitement de la situation des déboutés de  l’asile, afin d’éviter qu’ils ne restent en France, mais les demandeurs  d’asile déboutés se retrouvent ainsi privés de fait de l’examen de leur  situation personnelle pouvant éventuellement leur ouvrir un droit au séjour. Le texte met également en place une procédure spécifique (délais de  recours, délais pour statuer) pour quatre catégories d’obligations de  quitter le territoire (OQTF) : les personnes s’étant vu refuser l’asile  ou la protection subsidiaire par l’Office français de protection des  réfugiés et apatrides (OFPRA) et la Cour nationale du droit d’asile  (CNDA), et celles n’ayant pas sollicité la délivrance ou le  renouvellement d’un titre de séjour n’ont plus que sept jours pour  contester la mesure d’éloignement qui les frappe et leur recours sera  examiné dans un délai d’un mois, par une formation à juge unique, sans  conclusions d’un rapporteur public. Ce nouveau délai dérogatoire au  droit commun a pour seul but d’accélérer le traitement des mesures  d’éloignement au mépris du droit à un recours effectif. Ces mesures, qui  risquent de concerner beaucoup d’étrangers, complexifient encore le  contentieux de l’éloignement et font de l’accès au droit, de l’accès au  juge une chimère pour les étrangers. *Possibilité de refus de délai de départ volontaire, et automaticité de  l’interdiction de retour* Est aussi instaurée une interdiction de retour automatique pour toute  personne faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire sans  délai de départ volontaire ou n’ayant pas respecté le délai  préalablement octroyé. Si la directive « retour » impose l’automaticité  de l’interdiction de retour dans ces hypothèses, elle formule par  ailleurs une liste d’éléments dont l’administration doit tenir compte  pour priver l’étranger d’un délai de départ « volontaire » (préservation  de l’unité familiale, besoin de soins médicaux, droit à l’éducation des  mineurs, cas particuliers des personnes vulnérables...). Le projet de  loi n’en fait aucune mention. À cet égard, la notion de « risque de  fuite », qui peut justifier l’absence de délai accordé pour partir, ne  correspond pas aux critères définis par la directive « retour ». Enfin, aucune exception n’est prévue lorsque la personne ne respecte pas  le délai de départ volontaire, ce qui revient à sanctionner tout  étranger sous le coup d’une obligation de quitter le territoire avec  délai de départ qui souhaiterait contester cette décision devant le  tribunal administratif. *L’éloignement des ressortissants de l’Union européenne : l’interdiction  de circuler sur le territoire français* Le projet de loi propose d’insérer dans le Ceseda une nouvelle  disposition, qui prévoit la possibilité d’assortir l’obligation de  quitter le territoire français frappant un-e ressortissant-e de l’Union  européenne « d’une interdiction de circulation sur le territoire  français d’une durée maximale de trois ans ». Elle serait prononcée soit  quand la personne a abusé de son droit de circuler, soit quand elle  constitue une menace « réelle, actuelle et suffisamment grave pour un  intérêt fondamental de la société française ». Cette mesure n’aurait pas été pensée « pour les Roms », selon le  ministère de l’Intérieur. Si la France devait adopter une telle mesure  d’interdiction de circuler, elle serait à « l’avant-garde » de l’Union  européenne, aucun autre État membre ne l’ayant pour l’heure prévue. Il  s’agirait ainsi de l’atteinte maximale portée à l’exercice d’un droit  qualifié tant par la Cour de justice de l’Union européenne que par le  Parlement européen de « liberté fondamentale », ne pouvant être limitée  que de manière restrictive. Le gouvernement français se place ainsi dans la continuité des  politiques restrictives appliquées aux droits des citoyens de l’Union.  Après la loi du 16 juin 2011 [10  ] et l’introduction,  dans le droit interne, de la notion de « l’abus de droit », des  citoyen-ne-s de l’Union pourront, si le projet de loi est adopté, être  éloigné-e-s et interdit-e-s de circulation sur le territoire français  s’ils ou elles ont été considéré-e-s comme ayant abusé de leur droit de  circulation ou comme une menace pour l’ordre public, menace qui doit  être « réelle, actuelle et suffisamment grave portant atteinte à un  intérêt fondamental de la société ». *L’assignation à résidence : une fausse « alternative à la rétention »* L’objectif affiché par le gouvernement consisterait à mettre la  législation française en conformité avec la directive « retour » [11  ], qui prévoit que la  rétention ne devrait être utilisée qu’en dernier recours, en faisant de  l’assignation à résidence (AAR) le principe et de la rétention l’exception. Cette présentation vertueuse pourrait faire croire qu’il s’agit  d’augmenter le nombre d’AAR pour faire diminuer d’autant le nombre de  rétentions, et de privilégier ainsi une voie moins coercitive. L’examen  attentif des dispositions du projet de loi et de l’étude d’impact [12  ] montre que la démarche  est tout autre [13 ]. Tout démontre en réalité que l’objectif est bien celui d’une  amélioration de la « productivité » des procédures d’éloignement et ce,  quelles que soient les mesures de contrainte – rétention ou AAR – mises  en œuvre pour y parvenir. Pour éloigner « plus et mieux », c’est à dire  en diminuant « les charges vaines résultant du pourcentage des  procédures engagées et non exécutées » selon les termes de l’étude  d’impact, le projet de loi agit dans deux directions. Il s’agit tout d’abord d’offrir aux préfectures le maximum de souplesse  dans l’utilisation des différentes mesures de contrainte qui sont à leur  disposition, en facilitant le choix de l’une ou de l’autre en fonction  de la situation et des contraintes de chaque préfecture, mais également  en élargissant le champ de l’AAR et en facilitant le passage de l’AAR à  la rétention et vice versa. Il s’agit ensuite de préciser et renforcer le régime de l’AAR, non pas  pour accroître les garanties accordées aux personnes qui en font  l’objet, mais pour l’enrichir de dispositions qui permettent à  l’administration d’user d’un niveau de contrainte similaire à celui  qu’offre la rétention. L’étude d’impact consacre en effet de longs  développements à la description d’une administration désarmée face à  l’inertie et au manque de coopération des personnes assignées à  résidence : le développement de cette mesure n’est en conséquence  envisagé que si elle est assortie des moyens nécessaires pour contrôler  à tout moment – voire contraindre – la personne assignée. Une seconde  série de dispositions tend ainsi à renforcer le contrôle des personnes  faisant l’objet d’une AAR de telle sorte que la mobilisation de cette  mesure aboutisse à un taux de reconduite équivalent à celui que permet  la rétention. Les policiers auront le pouvoir d’organiser des  rendez-vous dans les consulats pour obtenir les documents nécessaires  aux expulsions, et d’y escorter de force les personnes qui ne  souhaiteraient pas s’y rendre. Le non respect des conditions de  l’assignation sera passible de trois ans d’emprisonnement. Pour sauver  les apparences, la mesure la plus coercitive – l’interpellation de la  personne assignée à son domicile – devra être autorisée par le juge des  libertés et de la détention (JLD), mais dans des conditions qui feront  de lui un simple alibi et qui ne permettront aucune contestation. Les différentes mesures de contraintes pourront s’enchaîner durant des  mois, voire des années, en entretenant la plus grande des précarités,  sans aucun droit au travail et avec le stress incessant du risque d’être  expulsé. Une personne pourra ainsi être assignée d’abord 90 jours, puis  placée en rétention 45 jours, puis assignée durant un an voire  davantage, pour retourner ensuite en rétention. Aucune limite n’est  fixée à l’enchaînement de ces mesures. *Les dispositions spécifiques à l’outre-mer : un infra-droit malgré les  normes européennes et la jurisprudence* Toutes les lois relatives au droit des étrangers en France ont  successivement fait perdurer ou étendu le champ d’un régime d’exception  en outre-mer, qui prévoit une protection juridique au rabais comparée à  celle applicable en métropole [14  ]. Ainsi, alors que le Ceseda s’applique dans les départements d’outre-mer  (DOM), des dérogations sont prévues dans ces territoires afin de limiter  les possibilités d’accès au juge des étrangers-ères sous le coup d’une  mesure d’éloignement, de doter les forces de l’ordre de moyens spéciaux  pour les interpeller et dissuader celles et ceux qui les aident. Ces  dérogations existantes expliquent à Mayotte, en Guyane et en Guadeloupe,  des scores exceptionnels en nombre de « retours contraints » hors de  l’Union européenne [15 ]. Le projet de loi reprend, voire étend le champ de ces exceptions, d’une  part, et introduit quelques garanties qui ne peuvent satisfaire, d’autre  part. *Mayotte : une ordonnance honteuse qui ne peut être ratifiée* L’ordonnance n° 2014-464 du 7 mai 2014 portant extension et adaptation à  Mayotte du Ceseda prévoit des exceptions majeures susceptibles de porter  atteinte à de nombreux droits fondamentaux [16  ]. Elle ne doit donc pas  être ratifiée sans un examen approfondi par les parlementaires. *Recours contre les mesures d’éloignement : face au droit européen,  l’esquive française* Dans cinq territoires ultramarins, l’éloignement peut être mis en œuvre  avant tout accès au juge [17  ]. Déjà condamnée une  fois par la cour européenne des droits de l’Homme [18  ] ; la France risque de  l’être à nouveau. Pour parer à ce risque, le projet de loi prévoit qu’un  référé-liberté pourrait suspendre l’exécution de l’éloignement jusqu’à  ce que le juge ait rendu sa décision. Mais dans ce cas rien ne  garantirait l’accès à un un recours effectif pour celles et ceux qui,  notamment à Mayotte, sont éloignés si vite qu’il est presque impossible  de déposer un référé à temps ; ou qui, en Guyane, déposent un  référé-suspension et sont éloignés avant la décision du juge.. Par  ailleurs, ce recours n’est approprié qu’aux seules situations de  violations des droits les plus extrêmes tels que les risques pour la vie  en cas d’éloignement. Une avancée en trompe l’œil qui ne tromperait sans doute pas la cour  européenne. *Harmonisation des contrôles policiers : à la Martinique comme dans les  autres DOM d’Amérique* La police est déjà dotée de pouvoirs dérogatoires dans la majeure partie  de ces cinq territoires puisqu’elle peut procéder à un contrôle  d’identité sans réquisition du procureur de la République mais aussi  effectuer une visite sommaire de véhicules collectifs pour vérifier la  situation administrative des étrangers-ères avec l’accord du conducteur  ou, à défaut, sur instruction du procureur. Au lieu de supprimer ces procédures dérogatoires, une extension à la  Martinique est prévue, dans une zone qui couvre la très grande majorité  de cette île et alors même que ce département français est peu concerné  par l’immigration. *Neutralisation ou destruction de moyens de transport de migrants* Le procureur de la République peut ordonner la destruction de bateaux  sur les fleuves guyanais et au large de Mayotte ou l’immobilisation de  véhicules terrestres ou d’aéronefs en Guadeloupe et en Guyane, lorsque  ces moyens de transport ont contribué à l’entrée ou au séjour irrégulier  de migrants. L’actuel dispositif encourt une censure par le Conseil constitutionnel à  défaut de voies de recours accessibles au pilote ou au propriétaire du  véhicule. Pour y remédier, le projet de loi prévoit que ces personnes  disposent de 48 heures pour contester la destruction, le recours étant  alors suspensif. On voit mal comment ce dispositif serait effectif,  notamment à Mayotte où de nombreux « kwassas » interceptés en mer sont  systématiquement détruits. *Des échanges d’informations généralisés entre administrations et des  possibilités de requêtes même auprès d’entreprises privées* *L’article 25 du projet de loi*prévoit pour les personnes étrangères  l’échange généralisé d’informations détenues par des administrations ou  entreprises publiques et privées sur la base d’une liste limitative  (mais longue…). Les préfectures pourront, dans le cadre de l’instruction des demandes de  titre de séjour, requérir des informations auprès des administrations  fiscales, des établissements scolaires, des organismes de sécurité  sociale ou encore des fournisseurs d’énergie, de télécommunication et  d’accès internet. Elles pourront aussi consulter les données détenues  par ces mêmes organismes. Le projet de loi met ainsi en place un dispositif de contrôle jamais  imaginé jusqu’alors en dehors du droit des étrangers, interrogeant le  respect de la vie privée et de la déontologie professionnelle des  travailleurs sociaux, des établissements de soins, des enseignants, des  personnels des Impôts, ou encore des agents de Pôle Emploi. Le texte parle des documents et informations « strictement nécessaires  au contrôle de la sincérité et de l’exactitude des déclarations  souscrites ou de l’authenticité des pièces produites en vue de  l’attribution d’un droit au séjour ou de sa vérification ».  Contrairement à ce qui est prétendu, la formule peut donner lieu à des  investigations poussées dont le bornage est bien difficile à tracer. Si elle devait être adoptée, cette mesure ne manquerait pas d’entraîner,  en plus d’un alourdissement des procédures (et son lot de tracasseries  administratives), des retraits de titre ou des refus de délivrance, sans  oublier le risque que les personnes se détournent de certains services. L’article 25 se révèle, pour toutes ces raisons, redoutable. *Ce dont le projet de loi ne traite pas...* Pas une seule ligne dans le projet de loi sur les travailleurs sans  papiers, malgré les importantes mobilisations de ces dernières années  qui semblent ne pas mériter mieux que des critères complexes listés dans  une circulaire et appliqués à la totale discrétion du préfet. Pas une ligne non plus sur le retour à une régularisation de plein droit  pour les personnes ayant passé de nombreuses années (10 ans) en France,  y ayant construit leur vie privée, travaillé et consommé. Rien non plus sur les taxes exorbitantes dont doivent s’affranchir les  personnes étrangères au moment de la délivrance et du renouvellement de  leur titre Parmi les silences les plus préoccupants du projet de loi, on retiendra : *L’entrée sur le territoire : un dispositif passé sous silence* - Les zones d’attente « sac à dos » : un dispositif inchangé - Les mineurs étrangers toujours enfermés aux frontières françaises - L’absence de recours suspensif et effectif garanti à l’ensemble des  personnes maintenues - L’absence de permanence d’avocats gratuite en zone d’attente - Un contrôle du Juge des Libertés et de la Détention (JLD) loin d’être  systématique - La nécessité de demander explicitement à bénéficier du « jour franc » - Le projet de délocalisation des audiences toujours d’actualité *Les personnes étrangères malades : en manque de protection*[19  ] Les personnes étrangères malades constituent une population vulnérable,  au statut particulièrement précaire du fait de pratiques restrictives et  de législations insuffisamment protectrices. Notamment : - En  contradiction avec l’intérêt supérieur de l’enfant protégé par l’article  3-1 de la Convention internationale des droits de l’Enfant, les enfants  étrangers malades et leurs parents souffrent de l’extrême précarité du  titre de séjour remis à un seul des deux parents, sous forme  d’autorisation provisoire de séjour sans autorisation de travail. - Les travailleurs victimes d’un accident du travail ou d’une maladie  professionnelle sont condamnés à vivre en séjour irrégulier pendant les  longs mois de la procédure de reconnaissance de leur taux d’incapacité. - Aucune disposition législative ni réglementaire n’organise le  dispositif de protection contre l’éloignement des personnes malades  enfermées ou assignées à résidence, ce qui engendre des violations  importantes des droits de ces personnes. *Articulation inchangée entre les interventions du juge administratif et  du JLD* La loi « Besson » du 16 juin 2011 a porté de 48 heures à cinq jours le  délai imparti au préfet pour saisir le juge des libertés et de la  détention (JLD) qui autorisera le maintien de l’étranger-ère dans le  centre de rétention administrative dans lequel il ou elle a été placé-e  dans l’attente de son éloignement. Cette extension du délai de saisine du JLD avait, à l’époque, suscité de  vives critiques de l’opposition parlementaire. De son côté, le rapport  Fekl [20 ], qui se  donnait pour objectif de « /réaffirmer les exigences de l’État de droit/  » dans la mise en œuvre des procédures d’éloignement, estimait que « /la  réforme de 2011 pose de nombreux problèmes de principe qui interdisent  le maintien en l’état du droit positif./ » L’auteur du rapport  constatait que, du fait du report à cinq jours du délai pour saisir le  JLD, « /la part des ressortissants étrangers éloignés sans que leur  situation ait été examinée par un juge, de quelque ordre que ce soit,  apparaît ainsi bien trop élevée/ ». Il en concluait que « la remise en  place d’un contrôle par le juge des conditions de privation de liberté  des ressortissants étrangers en situation irrégulière est nécessaire  tant pour des raisons de principe qu’afin de supprimer le risque  existant aujourd’hui de condamnation de la France par les juridictions  européennes. » Il formulait donc ainsi sa proposition n°18 : « /Remettre  en place un contrôle juridictionnel effectif des conditions de privation  de la liberté individuelle dans un délai très bref après le début de la  rétention./ » Pourtant, aucune disposition de cette nature n’apparaît dans le projet  de loi. Au contraire, il a été expurgé d’une disposition qui figurait  dans l’avant projet, attribuant exclusivement compétence au juge  administratif – lequel peut être saisi dans les 48 heures suivant le  placement en rétention – pour apprécier la régularité de  l’interpellation, de la retenue ou de la garde à vue de l’étranger-ère «  /lorsque ces mesures ont immédiatement précédé la décision de placement  en rétention/ ». Ainsi, la décision de réunir la quasi-totalité du contentieux de la  rétention dans les mains d’un juge qui peut être saisi dans les 48  heures a fait long feu. Sans doute la constitutionnalité de cette  disposition – très différente de celles que préconisait le rapport Fekl  – n’allait-elle pas de soi et sa pertinence pouvait-elle paraître  discutable. Toujours est-il qu’en supprimant purement et simplement  cette nouvelle disposition dans le projet de loi – et en laissant  inchangé le délai de cinq jours imparti à l’administration pour saisir  le JLD – le gouvernement a renoncé à accélérer le contrôle  juridictionnel des rétentions. Il fait donc le choix de voir perdurer la  multiplication des reconduites à la frontière qui se déroulent hors la  vue du juge institué gardien de la liberté et, ce faisant, il passe par  pertes et profits les « exigences de l’État de droit ». ------------------------------------------------------------------------     Notes [1 ] « Sécuriser les  parcours des ressortissants étrangers en France », rapport du député  Mathias Fekl  ,  en mission auprès du ministre de l’Intérieur, mars 2013. [2 ] Voir la campagne  *Rendez-nous la carte de résident ! *www.cartederesident.org/  [3 ] Loi n° 2003-1119 du  26 novembre 2003    relative à la maîtrise de l’immigration, au séjour des étrangers en  France et à la nationalité et Loi n° 2006-911 du 24 juillet 2006    relative à l’immigration et à l’intégration. [4 ] Loi du 17 juillet  1984, créant un titre unique de séjour et de travail pour les étrangers  – lire « 1984 : une réforme improbable »   sur le site du Gisti. [5 ] Loi n° 2007-1631 du  20 novembre 2007 relative à la maîtrise de l’immigration, à  l’intégration et à l’asile  . [6 ] Dossier de presse du  ministère de l’Intérieur, juillet 2014  [7 ] « Sécuriser les  parcours des ressortissants étrangers en France », Rapport au Premier  ministre, 14 mai 2013, Matthias Fekl  . [8 ] Notamment depuis la  loi Chevènement (Loi n°98-349 du 11 mai 1998 relative à l’entrée et au  séjour des étrangers en France et au droit d’asile)  . [9 ] Loi n° 2006-911 du  24 juillet 2006 relative à l’immigration et à l’intégration.  [10 ] Loi n° 2011-672 du  16 juin 2011    relative à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité. [11 ] Directive  2008/115/CE du parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008  relative aux normes et procédures communes applicables dans les États  membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier. [12 ] Voir le dossier  législatif  [13 ] L’objectif global  ainsi décrit et mis en perspective est crûment confirmé par la lecture  de l’étude d’impact (p. 60 à 66) et notamment des développements  consacrés aux impacts juridiques et contentieux (p. 84 et 85) et,  surtout, à l’impact budgétaire de la réforme (p. 86). Cet objectif «  productiviste » – qui n’a rien à voir avec les considérations  humanitaires avancées pour présenter le développement de l’AAR – se  déduit également de l’examen de chacune des dispositions du projet de  loi relatives à cette mesure de contrainte plutôt complémentaire  qu’alternative à la rétention. [14 ] Voir : Gisti, La  Cimade, Mom, Régimes d’exception pour les personnes étrangères en  outre-mer, coll. Cahiers juridiques du Gisti, 2012  . [15 ] Ainsi, en 2013 :  Métropole - 4 676 / Guadeloupe Saint-Martin – 529 / Guyane - 6 824 /  Mayotte - 11 821 / Martinique – 344 / Réunion – 74 (statistiques du  ministère de l’intérieur : chiffres métropolitains excluant les retours  aidés et les départs forcés vers l’UE ; document  DLPAJ/SDCJC/n°17/GL/n°2014-663 du 16 juillet 2014 pour l’outre-mer). [16 ] Voir : une analyse  de Mom et des requêtes interassociatives en vue de l’annulation de ces  dispositifs  , un  cahier juridique du Gisti (janvier 2015)   et une  version du Ceseda faisant apparaître ces mesures dérogatoires  . [17 ] En violation  flagrante du droit à un recours effectif garanti par la convention  européenne des droits de l’Homme. [18 ] CourEDH, 13  décembre 2012, n° 22689/07, de Souza Ribeiro c/ France. [19 ] Sur ce sujet, cf  Observatoire du droit à la santé des étrangers (ODSE), « Les personnes  étrangères malades et leurs proches ont le droit de vivre dignement en  France »  ,  janvier 2015. [20 ] « Sécuriser les  parcours des ressortissants étrangers en France », rapport du député  Mathias Fekl, en mission auprès du ministre de l’Intérieur, mars 2013  . --