Yougoslavie: Nationalisme et langues: Une exp�ence balkanique (Institut de philosophie & th�ie sociale), 06-99*
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Dr. Bozidar Jaksic
Institut de philosophie et de th�orie sociale
Belgrade
(traduit par Emmanuelle Rivi�re)
NATIONALISME ET LANGUE
Une exp�rience balkanique
L'�crivain croate et yougoslave Miroslav Krleza pr�cisait en 1969: "le
serbe et le croate sont une seule langue, que les Croates appellent le
croate et lesSerbes le serbe." Il essayait ainsi d�apaiser les passions
soulev�es par la
�D�claration sur le nom et le statut de la langue litt�raire croate�, qu'il
avait lui-m�me sign�e, et sa r�ponse serbe � travers la �Proposition �
l'�tude� de 1967.
Lointain �tait le temps o�, en 1924, Krleza affirmait de son sens de l'ironie
sophistiqu�e que le serbe et le croate ne se distinguaient que par leurs
prononciations, qu'"une oreille non serbo-croate aurait du mal �
diff�rencier."
La D�claration et la Proposition n'�taient qu'un pr�lude aux longs d�bats qui
s'ensuivirent dans les cercles politiques et culturels et qui,
malheureusement, men�rent, entre autres raisons, � la "troisi�me guerre
balkanique".
Comme de nombreux �crivains, Predrag Matvejevic (un disciple de Krleza)
souligne que les probl�mes linguistiques rel�vent d'un domaine politique
extr�mement sensible; dans les communaut�s multiethniques, comme celle de
l'ex-Yougoslavie, "la tol�rance linguistique d�pendait de la nature des
relations entre communaut�s: par exemple, avant et apr�s l'unification, �
chaque fois que les relations �taient au beau fixe, les diff�rences �taient
minimis�es." Et inversement, � chaque fois que les relations �taient
mauvaises, les diff�rences �taient exacerb�es jusqu'� un niveau absurde.
A l'inverse de nombreux pays europ�ens pour lesquels la langue forma la
base de
d�part de la constitution de nations modernes en tant que communaut�s
politiques, dans la r�gion des Balkans peupl�e d'un m�lange de Serbes, de
Croates et de Musulmans bosniaques, c'est l'appartenance � diff�rentes
religions ou l�adh�sion � certaines croyances qui cr�a la base des divisions
nationales. De plus, ces nations furent constitu�es comme des communaut�s
ethniques plut�t que politiques. Pour comprendre l'exp�rience r�cente de
divisions nationales, �tatiques, linguistiques (entre autres) dans les
Balkans,
il faut imp�rativement r�pondre � la question suivante: pourquoi ni la
premi�re
Yougoslavie (le royaume de Yougoslavie) ni la deuxi�me (la Yougoslavie
socialiste) n'ont-elles pu constituer de communaut�s politiques? Pourquoi
sont-elles rest�es de nature ethniques?
Aujourd'hui, les deux Yougoslavie, form�es apr�s la premi�re et la deuxi�me
guerre mondiale, sont pass�s dans l'histoire ancienne. La premi�re reprsenta
une tentative de constituer une soci�t� bourgeoise, et un Etat, dans l'espace
g�opolitique sous-d�velopp� et mal int�gr� des Balkans, extr�mement diversifi�
�conomiquement, politiquement et culturellement, sans parler des diff�rences
nationales, religieuses et linguistiques. Cette premi�re Yougoslavie disparut
historiquement au moment m�me o� un modus vivendi des forces bourgeoises
juxtapos�es dominant la soci�t� faisait surface dans la sph�re publique. La
deuxi�me Yougoslavie fut cr��e durant l'occupation �trang�re, et la guerre
civile et religieuse. Elle repr�senta une tentative "r�volutionnaire" de
couper
une bonne fois pour toutes le fil d�j� fragile de l'int�gration civile
sociale,
et de "construire" une soci�t� de "justice sociale", tout d'abord de mani�re
orthodoxe staliniste, puis selon un "socialisme auto-gestionn�".
L'effondrement
du r�gime politique de la seconde Yougoslavie entra�na avec lui l'Etat et la
soci�t� dans un ab�me historique. De plus, l��chelle de la trag�die et des
crimes qui accompagn�rent le processus de d�sint�gration d�sorient�rent la
totalit� du monde civilis�. Tandis que la disparition de la premi�re
Yougoslavie n'avait pas entra�n� une �limination d�finitive de l'id�e de
communaut� des peuples yougoslaves, la d�sint�gration de la seconde prit des
significations toutes autres.
La chute finale de la seconde Yougoslavie s�explique non seulement par des
contradictions internes, des conflits nationaux et politiques, mais aussi par
l'effondrement du syst�me dit de "real socialisme" dans le monde, commenc� en
Union sovi�tique, et par les cons�quences historiques de l'unification de
l'Allemagne symbolis�e par la chute du mur de Berlin. L� se trouve le contexte
international de la d�sint�gration. Dans le cas de la Yougoslavie,
pourtant, le
contexte n'avait pas encore �t� clarifi�. Ainsi, on se demande en particulier
pourquoi la Yougoslavie �tait moins bien pr�par�e que d'autres pays face �
l'effondrement des syst�mes communistes au XX�me si�cle, alors que son
histoire
r�cente avait engendr� plusieurs �v�nements qui semblaient la prouver plus
proche d'une �ventuelle solution d�mocratique que d'autres pays
socialistes. En
clair, si la premi�re Yougoslavie �tait un Etat au gouvernement autoritaire
symbolisant tout un ensemble de pays entre les deux guerres, la deuxi�me
poss�dait �galement un Etat autoritaire aux penchants totalitaires. Par
cons�quent, une �volution d�mocratique marquant la fin du syst�me
d'autoritarisme titiste, voire du totalitarisme, �tait-elle possible?
Cette solution �tait recherch�e par les repr�sentants de l'opposition
d�mocratique, certains dissidents politiques et intellectuels, les
intellectuels critiques � tendance humaniste, une partie des militants de la
soci�t� civile, et certains individus ayant d�velopp� une conscience de leur
propre "maturation politique". Pourquoi, alors, cet �lan d�mocratique s'est-il
dissip� dans un nuage de chauvinisme superficiel et une folie de constitution
�tatique de nations "petites" et "tardives", qui ne recul�rent pas m�me devant
des effusions de sang et un niveau de destruction sans pr�c�dent? Pourquoi la
communaut� d'Etats yougoslave d�coupa-t-elle ses limites suivant des
pointill�s
r�publicains/nationaux et quel r�le y jou�rent les anciens leaders
communistes,
nationaux et politiques? Quel fut le r�le des politiques linguistiques
implant�es dans les anciennes r�publiques yougoslaves? Qu'apporta
l'intelligentsia nationaliste, et surtout quel r�le fut jou� par les puissants
mass m�dias tels que la t�l�vision et les principaux groupes de presse dans
toutes les r�publiques (anciennement) yougoslaves dans cette cr�ation de peur
et de haine aveugle qui annula toute possibilit� de dialogue raisonnable?
Et o�
ce processus rangea-t-il la "majorit� silencieuse" qui se rassemble
habituellement autour de personnalit�s influentes mais qui, l�, est devenue
autant actrice que victime de la nouvelle effusion de sang balkanique? Quelle
sont les cons�quences historiques d'une telle "attirance fatale" pour la
cr�ation d'un Etat souverain national, et quelle est la signification
historique de l'"exp�rience slov�ne" d'utiliser la violence afin d'obtenir
l'ind�pendance sur le territoire yougoslave? Quels sont, tout simplement les
int�r�ts nationaux (ou autres) r�cemment promus par la derni�re guerre sur le
territoire de la Yougoslavie? Et enfin, quelles sont les chances pour les
citoyens de l'ex-Yougoslavie de survivre � une transition vers une soci�t�
post-communiste?
Face � la donne radicalement nouvelle des ann�es 90, symbolis�e par des
conflits ethniques et religieux (des dizaines de milliers de morts et de
bless�s, des centaines de milliers de sans logis, des millions de personnes
ruin�es, des crimes de guerre, des cambriolages et des profiteurs de guerre
repr�sentant une nouvelle forme d'"accumulation primitive de capital"), de
nouvelles cl�s herm�neutiques de compr�hension sont n�cessaires, ainsi qu'un
nouveau recul th�orique. Les personnes n�es en ex-Youygoslavie sont toutes
plus
�g�es que leurs Etats nouvellement form�s. Elles ont simultan�ment �t�
t�moins,
participantes et victimes (parfois m�me bourreaux) d'une situation sociale
explosive. Dans une p�riode aussi turbulente, la pens�e sociale a �t� rel�gu�e
� l'int�rieur d'une sorte de vide historique. La question fondamentale reste
donc de savoir comment organiser de mani�re th�orique un mat�riau empirique
extr�mement riche, comment r�fl�chir th�oriquement, comment articuler des
hypoth�ses th�oriques sur les d�veloppements historiques actuels � un niveau
m�ta? Est-il possible qu'une th�orie sociale, qui avait en ex-Yougoslavie
atteint un niveau de critique relativement �lev� quant � ce que l'on appelait
le "real socialisme", puisse surpasser ses insuffisances et cr�er de nouvelles
hypoth�ses th�oriques afin d'offrir un ensemble appropri� d'outils
heuristiques
et herm�neutiques destin�s � comprendre la trag�die actuelle?
Un �crivain slov�ne parle des six peuples yougoslaves, dont quatre
partagent la
m�me langue, alors que deux poss�dent des langues diff�rentes. Ces peuples
pr�sentent un fort degr� d'affinit� linguistique. La langue partag�e par
quatre
peuples yougoslaves (les Serbes, les Croates, les Musulmans bosniaques et les
Mont�n�grins), qui pr�sente quelques variations d'expression linguistique se
nommait jadis serbo-croate ou croato-serbe que cela plaise ou non. Mais la
possession d'une langue commune n'a pas facilit� la compr�hension mutuelle
parmi des peuples d'ethnies similaires. Au lieu d'�tre un moyen de
communication entre les peuples, la langue s'est de plus en plus
transform�e en
instrument de propagande de guerre et semence de haine destructive. La
"troisi�me guerre balkanique" de ce si�cle a tu� une langue (le
serbo-croate ou
le croato-serbe) tout en d�truisant les institutions communes de l'Etat
yougoslave. Le meurtre a �t� commis avec pr�m�ditation, � des fins
exclusivement politiques. Chaque partie impliqu�e dans le conflit a contribu�
de mani�re unique � ce meurtre. Et dans la bataille, les bellig�rants ont
ais�ment trouv� un langage commun.
Ainsi, le serbo-croate dans toutes ses variantes, en tant que langue partag�e
par plusieurs peuples yougoslaves, a rejoint les langues "mortes", telles que
le grec ancien, le latin ou le slave ancien. Les citoyens des Etats
nouvellement cr��s de l'ex-Yougoslavie sont sid�r�s: ils parlent une langue
"morte", et sont simultan�ment devenus polyglottes. Ils peuvent facilement et
simplement communiquer en quatre langues: le serbe, le croate, le bosniaque et
le mont�n�grin.
Bien s�r, le probl�me ne se trouve pas uniquement dans le nom. Le processus de
passage d'un totalitarisme titiste yougoslave � plusieurs totalitarismes
chauvins d'Etats nouvellement form�s a offert � la lutte, d'ailleurs
extr�mement f�roce, pour une langue nationale distincte, poss�dent une place
toute particuli�re. Les linguistes, mais d'autres aussi, s'y sont av�r�s
excellents. Tr�s peu sont ceux qui, comme Dubravko Skiljan � Zagreb ou Ranko
Bugarski et Ljubisa Rajic � Belgrade, r�ussirent � r�sister � l'appel des
"trompettes de Jericho" nationales. Ljubisa Rajic remarque avec justesse
que la
langue est pass�e d'un statut de communication � celui d'une forme
d'identification nationale et qu'elle est par cons�quent devenue un moyen de
s�parer, puisqu'elle s'est transform�e en symbole de la nation.
Au cours des ann�es 90, dans les anciennes r�publiques yougoslaves, la
citation
biblique "Au commencement �tait le mot" (Saint Jean, 1.1) se transforma en
"Certains d'entre nous inventent des mots comme s'il s'agissait de couteaux,
d'autres fabriquent des couteaux comme s'il s'agissait de mots". En d'autres
termes, les Serbes et les Croates r�gl�rent leur diff�rend concernant la
prononciation du nom "Jean" (Jovan/Ivan) � l'aide de balles. Le nom
national de
la langue fut construit sur les fondements de l'Etat-nation, et la langue
elle-m�me fut attach�e pieds et poings li�s � la propagande de guerre et � la
production de haine. Plusieurs �crivains �trangers firent �galement remarquer:
"Le gros de l'intelligentsia yougoslave a r�ussi � prouver que la fabrication
de haine � des fins de pr�paration de guerre civile reste actuellement l'une
des plus importantes occupations des faiseurs de culture".
Si la langue, devenue langue de haine servit � la pr�paration et � la
propagande de guerre, le tissu linguistique uni de la langue serbo-croate ou
croato-serbe fut syst�matiquement d�truit avant comme pendant la guerre. Les
tentatives d'offrir � chaque peuple son propre Etat et la possibilit� de
parler
sa propre langue qui soit diff�rente de celle de l'Autre, de l'ennemi, quel
qu'en soit le prix, engendr�rent des victimes qui furent principalement les
peuples pour qui, justement, on faisait tous ces efforts. Ainsi, la langue
croate parl�e officiellement fut accabl�e d'archa�smes; on y �ta tous les
"Serbismes" et les internationalismes, et on inventa surtout des mots que
personne n'avait jamais utilis�s, et que personne n'utiliserait jamais. La
plupart des Croates consid�r�rent ces tentatives avec une certaine ironie,
voire un m�pris ouvert. Et tous ces termes dignes de la "novlangue" de George
Orwell sont d�sormais tourn�s en d�rision, servant de base � nombreuses
blagues. Le test appliqu� pour savoir quel mot fait r�ellement partie du
"croate" ou du "serbe" (selon le Dictionnaire diff�rentiel des langues serbes
et croates r�cemment publi�) est difficile � accepter m�me par les
nationalistes les plus enthousiastes. Un exemple suffit: les nationalistes
serbes consid�rent le terme "obitelj" ("famille") comme un croatisme immonde,
pourtant le terme fait partie des pri�res quotidiennes des moines
orthodoxes du
monast�re de Hilandar. L'origine du mot n'est ni serbe ni croate.
Les d�g�ts engendr�s par la partie serbe dans ses tentatives de s�parer les
termes strictement serbes du croate ne furent pas moins importants. Le plus
grand dommage fut inflig� � la culture serbe qui se trouva ainsi appauvrie, et
ce dans deux domaines distincts. Les efforts pour �tablir des fondements
constitutionnels et juridiques permettant de proclamer l'alphabet cyrillique
comme le seul alphabet officiel de Serbie ouvrirent la porte � l'abolition du
bi-alphab�tisme (cyrillique et latin).
Certains standards internationaux classent automatiquement les livres imprim�s
en cyrillique comme appartenant � la culture serbe, tandis que les ouvrages en
alphabet latin sont attribu�s au croate. De nombreux nationalistes serbes
consid�rent qu'il y a l� un "complot mondial" contre le peuple serbe, oubliant
de quelle fa�on ils ont eux-m�mes contribu� � cette tendance en r�primant
l'alphabet latin de la culture serbe. Les nationalistes serbes et croates
insistent tous sur la s�paration des sections communes d'�tude de serbe et de
croate dans les universit�s du monde entier, mais ils ne posent jamais les
questions de savoir qui va payer la facture suppl�mentaire provoqu�e par cette
s�paration, pourquoi l'int�r�t pour ces �tudes s�par�es a consid�rablement
baiss�, et pourquoi certains de ces d�partements sont pr�ts � mettre la clef
sous la porte...
La situation est encore pire dans la Republika Srpska, � l'int�rieur de la
Bosnie-Herz�govine. Le dialecte �kavien [en usage en Serbie, ndlt] a �t�
d�clar� langue officielle, pourtant aucune personne n�e et vivant de fa�on
permanente en Bosnie-Herz�govine ne l'a jamais parl�. On a introduit la
pratique de cette langue � la radio et � la t�l�vision, ce qui est d'une
importance capitale. A l'heure actuelle, les serbes de Bosnie-Herz�govine
entendent un dialecte, mais en parlent un autre. Ranko Bugardki souligne avec
raison la "schizophr�nie linguistique de ce peuple qui a d�j� un lourd fardeau
� porter". Ce ne sont pas les Croates et les Bosniaques qui ont impos� une
telle pratique aux Serbes en Bosnie-Herz�govine, mais bien leur propre �lite
culturelle, afin de s�parer autant que possible les Serbes de leurs voisins
pr�s desquels ils vivaient depuis des si�cles. Leur intention reste tr�s
simple: prouver � tout prix, par des m�thodes de "nettoyage" non seulement
"ethnique" mais aussi "linguistique", que vivre ensemble est impossible.
Depuis des ann�es, notre "d�composition par fragmentation" rappelle � Miroslav
Krleza une "confusion sinistre de m�galomanie paroissiale". Sans oublier que
quelques petites modifications ont permis � la th�orie de l'�lite serbe
d'impossibilit� de vivre ensemble de se propager via les �lites culturelles
croates et bosniaques. Ces m�mes �lites ont ainsi trouv� un langage commun,
non
seulement aux d�pends des peuples rivaux, mais aussi aux leurs.
Les Musulmans bosniaques se sont retrouv�s dans une situation particuli�re.
Ils
ont cherch� � affirmer leur identit� nationale en inventant un nom choisi
sp�cialement pour leur langue. Ils l'appellent tout simplement la langue
bosniaque. A premi�re vue, cette d�cision semblait relativement
raisonnable. Si
les Serbes et les Croates renon�aient au nom complexe de "serbo-croate" ou de
"croato-serbe", �crit le linguiste musulman Senahid Halilovic, "alors il ne
faut bien s�r pas s'attendre � ce que les Musulmans d�fendent un nom qui ne
contient m�me pas leur propre nom... Dans une telle situation, on comprend
facilement que les Musulmans cherchent � ramener la langue bosniaque dans un
contexte d'utilisation quotidienne." L'�crivain Alija Isakovic soutient que le
bosniaque est aussi diff�rent du serbe et du croate que le serbe diff�re du
croate. Le probl�me reste, bien s�r, que le serbe et le croate repr�sentent
une
seule et unique langue en termes linguistiques. Cette question fut r�solue par
une utilisation excessive de turquismes, un emploi exag�r� de la lettre "h" et
des archa�smes: on cherche ainsi � mettre les diff�rences en avant. Et par
cons�quent les citoyens d'un seul et m�me Etat (la Bosnie-Herz�govine) sont
divis�s en deux entit�s politiques, la F�d�ration croato-bosniaque et la
Republika Srpska (dont nous cherchons toujours � comprendre la signification),
et se voient forc�s de parler trois langues, alors qu'en r�alit� ils n'en
parlent qu'une - celle qu'on parle traditionnellement en Bosnie. Et
d'ailleurs,
m�me ces trois langues nouvellement form�es se rassemblent, selon la
propagande
officielle, en un langage de haine.
Au Mont�n�gro, o� la tradition d'Etat-nation est forte, on remarque que
nombreux efforts ont �t� faits pour souligner l'existence d'une langue
mont�n�grine. R�cemment, par exemple, l'une des personnes � l'origine de cette
id�e d'une langue mont�n�grine distincte �tait le leader communiste croate
Vladimir Bakaric. La notion a ensuite �t� renforc�e par des tentatives de
populariser le dialecte �kavien au Mont�n�gro - o� on ne l'avait jamais parl�.
Par cons�quent, les nationalistes serbes, cherchant � s�parer le serbe du
croate, ont par l� m�me contribu� � diviser, petit � petit, le mont�n�grin du
serbe. Par ailleurs, plusieurs �crivains mont�n�grins ont sugg�r�
l'addition de
trois nouvelles lettres � l'alphabet "mont�n�grin" cyrillique et latin - la
question reste de savoir qui sait utiliser ces lettres, sans parler de les
�crire, � part eux! La seule chose qui compte semble �tre de confirmer la
pr�sence d'un Etat souverain par une langue nationale distincte.
Pour en revenir � Krleza, il a d�clar� sur un ton ironique que les Serbes et
les Croates �taient deux peuples divis�s par une langue et un dieu. Les
affaires divines ne sont pas l'objet de ce papier. Et linguistiquement
parlant,
la langue unique qui fut parl�e par les Serbes, les Croates, les Musulmans
bosniaques et les Mont�n�grins est d�sormais divis�e en quatre langues.
Quelques intellectuels ont formul� leur soutien et essay� de promouvoir cette
id�e, d'autres s'y sont oppos�s. Il reste cependant indiscutable que la
campagne qu'on nomme "nettoyage ethnique" fait partie int�grante de la
politique d'�tablissement d'Etats-nations sur le territoire de
l'ex-Yougoslavie. Ce sont les �lites nationales, politiques et en partie
culturelles qui ont implant� cette politique dans les Etats nouvellement
cr��s.
Il est donc n�cessaire de se rendre bien compte que la poursuite de la puret�
de la langue nationale repr�sente un rebondissement de la politique criminelle
caract�ris�e par ce que l'on appelle le "nettoyage ethnique". Comme tous les
�v�nements historiquement tardifs, la formation des nations (et des
Etats-nations) sur des bases linguistiques dans les Balkans � la fin du XX�me
si�cle a pris une �volution monstrueuse. L'horrible trag�die de la guerre, o�
hommes, femmes et enfants ont trouv� la mort, les personnes d�plac�es et
r�fugi�es, les villages et les villes en ruines, l'environnement naturel et
humain d�truits, prouvent quelle est l'essence du v�ritable caract�re de la
politique engag�e par les �lites nationales. Un jour, peut-�tre, les Serbes,
les Croates et les Musulmans bosniaques parleront r�ellement plusieurs
langues,
mais m�me � ce moment l� (s'ils ne s'exterminent pas les uns les autres entre
temps) il faudra bien qu'ils vivent ensemble. Ne serait-il pas pr�f�rable de
vivre ensemble en paix? Est-il possible qu'aucun d'entre eux n'ait encore
r�ussi � tirer le�on des mots de Nikola Tesla: "Je suis fier de mon nom serbe,
et de ma patrie croate"? Sous la lumi�re des �v�nements de la "troisi�me
guerre
balkanique", perp�tr�s au nom des int�r�ts nationaux et de la puret� de la
langue nationale, nombreux sont ceux qui n'ont pas de quoi �tre fiers; au
contraire, ils devraient avoir honte.
(Ce texte a �t� publi� � Belgrade en 1997 et � Sarajevo en 1998 en
serbo-croate)
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