[Gisti-info]« La « libre circulation » : retour sur le « monde d’hier » », un article du Plein Droit 116

From : gisti@... , the 19th April 2018 10:47
  • 2018-04-19 10:47:39 — gisti@... - [Gisti-info]« La « libre circulation » : retour sur le « monde d’hier » », un article du Plein Droit 116

Article extrait du /Plein droit/ n° 116       La « libre circulation » : retour sur le « monde d’hier » *Emmanuel Blanchard * /Enseignant-chercheur, Gisti, président du réseau Migreurop/ ** « /Et de fait, rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul  qu’a subi le monde depuis la Première Guerre mondiale que les  restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et, de façon  générale, à leurs droits. Avant 1914, la terre avait appartenu à tous  les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps  qu’il lui plaisait [...] Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas  de mesures tracassières, ces mêmes frontières qui, avec leurs douaniers,  leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transformées en un  système d’obstacles ne représentaient rien que des lignes symboliques  qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de  Greenwich./ » Stefan Zweig, /Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen/  (1942) La citation en exergue est connue de nombreux lecteurs et lectrices de  /Plein droit/. Depuis plusieurs années, elle est en effet utilisée par  les défenseur·e·s de la liberté de circulation afin de faire prendre  conscience que le monde érigé de frontières et de barrières que nous  connaissons n’est pas immuable. Le si répressif régime migratoire actuel  étant le fruit d’une histoire relativement récente, il pourrait être  réformé, sinon aboli, afin de revenir « /à la liberté de mouvement des  hommes et, de façon générale, à leurs droits/ ». Au-delà des témoignages de Stefan Zweig ou de ses contemporains, la  plupart des historien·ne·s travaillant aujourd’hui sur les migrations et  les entraves aux circulations humaines reconnaissent que « /les  canonnades d’août 1914 mirent brutalement fin à l’époque où les  gouvernements considéraient les étrangers “sans suspicion ni méfiance”  et où ces derniers étaient libres de franchir les frontières sans trop  de difficultés/ [1 ] ».  Ces mêmes chercheur·e·s s’accordent sur un paradoxe de l’époque  contemporaine : si les passages de frontières n’ont jamais été aussi  nombreux, le régime migratoire, en partie libéralisé après la Seconde  Guerre mondiale, s’est considérablement durci depuis les années 1970, et  plus encore depuis le tournant du XXIe siècle [2  ]. Le « monde perdu » de  Stefan Zweig peut donc légitimement apparaître comme un modèle ou une  période avec lesquels il faudrait renouer. Ces « souvenirs d’un  Européen » restituent cependant l’expérience singulière d’un  représentant des élites viennoises dont le vécu n’était partagé que par  une toute petite partie des natifs du vieux continent, sans même parler  des habitant·e·s des autres régions du monde. Le même Stefan Zweig, à  partir du moment où il fut identifié comme juif, dut contourner des  barrières qui furent fatales à certains de ses semblables à la recherche  d’un refuge. Ces obstacles n’apparurent pas dans les années 1930 :  certains avaient commencé à être érigés au tournant du XXe siècle,  particulièrement contre des Juifs sans ressources fuyant les  persécutions subies en Russie. Cet article vise à restituer ce monde d’avant 1914 où, il est vrai, les  États européens se souciaient peu d’un contrôle des frontières qu’ils  n’avaient pas les moyens de mettre en œuvre. Il y régnait non pas la  liberté de circulation défendue par les militant·e·s actuels mais bien  une relative « libre circulation » finalement pas si éloignée de celle  aujourd’hui en vigueur : ainsi, pour une minorité privilégiée –  particulièrement du « Nord » mais pas seulement – les frontières  demeurent « /des lignes symboliques qu’on traverse avec insouciance/ ».  Il n’en reste pas moins qu’hier comme aujourd’hui, le régime frontalier  est fondé sur une triple hiérarchisation des droits marquée par : des  discriminations raciales, explicites ou non ; le soupçon à l’encontre  des circulations des plus pauvres ; l’hostilité aux réfugiés [3  ], quand leurs arrivées  décrites comme « massives » sont prétextes à des mobilisations xénophobes. Le mouvement d’affirmation du droit à quitter son lieu de résidence pour  éventuellement entrer dans un autre territoire a touché la plupart des  pays d’Europe dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment même où  les grandes puissances (en particulier la France, la Grande-Bretagne  puis l’Allemagne et les États-Unis) étaient engagées dans une vaste  entreprise de colonisation et de partage du monde, notamment en Afrique  et en Asie. Les deux processus ne furent d’ailleurs pas sans liens, car  les colonies de peuplement (l’Australie, la Nouvelle-Calédonie puis la  Guyane) furent envisagées comme des « soupapes de sécurité » permettant  de résoudre la « question sociale » et d’accueillir les prolétaires,  vagabonds et autres condamnés dont les déplacements étaient, depuis  longtemps, une source d’inquiétude pour les gouvernants des principaux  États européens. *>>> La suite de l'article * *Extrait du /Plein droit/ n° 116 « Liberté de circuler, un privilège   »* (mars 2018, 10€) ** *Commander le livre    ou l'ebook    sur https://boutique.gisti.org* (règlement par chèque, carte bancaire ou virement) */Plein droit/, la revue du Gisti www.gisti.org/pleindroit * [ Articles à l'unité  /  Abonnements  / Librairies   ] www.gisti.org/spip.php?article5891  La newsletter Gisti-info   Les  fils RSS du Gisti     Blog du Gisti sur Médiapart    Page Facebook du  Gisti    Page Twitter du Gisti