[IACAM !] brochure "Incidents de classe en Chine"

From : ... , the 7th June 2010 20:13
  • 2010-06-07 20:13:11 — ... - [IACAM !] brochure "Incidents de classe en Chine"

« Incidents de classe en Chine. Les travailleurs chinois contre le capital mondial au XXIe siècle. » Brochure (36 p. A4), printemps 2010 http://infokiosques.net/spip.php?article790 Cette publication propose un aperçu des révoltes prolétariennes chinoises aujourd’hui, ô combien intrigantes tant par les formes, le nombre et l’intensité, et nous rappelle que, quoi qu’on en dise, la lutte des classes est loin d’être moribonde. Être curieux de ce qui se passe au bout du monde, en particulier dans les « ateliers du monde », permet une meilleure lisibilité de ce qui se passe ici, tant au niveau de l’organisation du capital que de l’actualité de l’antagonisme de classe. Ce recueil comporte des brèves générales (liste non exhaustive de conflits qui ont perturbé l’harmonieuse société chinoise de 2008 à début 2010), un témoignage d’une ouvrière mingong paru dans la revue « Echanges », un texte de Bruno Astarian qui réactualise son livre « Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009) » paru chez Acratie en 2009, des extraits du dit bouquin, des annexes documentaires, etc. Ci-dessous, l’intro. La brochure est disponible en pdf et html sur internet : http://infokiosques.net/spip.php?article790 ou se commande (prix libre, ne pas hesiter à en demander plusieurs pour diffuser autour de vous…) à  ------------------- 58000 «incidents de masse»... Au cours du premier trimestre 2009, 58000 «incidents de masse» ont, selon le Parti communiste chinois (PCC), perturbé «l’harmonie» de la société chinoise. Bigre: 58000 grèves (sauvages puisqu’interdites), manifestations (sauvages également), blocages de voies1, affrontements avec les flics, occupations (voire incendies) de bâtiments publics, saccages d’usines, lynchages de cadres et de patrons, émeutes, etc. Des chiffres qui ne prennent pas en compte les pétitions, sit-in et autres formes plus modérées dont usent abondamment des protestataires qui font face, rappelons-le, à une dictature particulièrement sévère. Des chiffres qui connaissent une augmentation remarquable depuis plusieurs années. Disciplinée, la main-d’œuvre de «l’atelier du monde»? Cette information, parmi quelques autres qui peuvent parfois surgir dans les médias, a suscité quelque curiosité2 : mais que peuvent bien raconter ces chiffres, à l’échelle d’un pays aussi gigantesque – et qui serait, dit-on, le prochain maître du monde? Y aurait-il, par hasard, un lien avec les conditions de l’exploitation en Chine – et dans le monde? D’ailleurs, où (en) est le prolétariat3 aujourd’hui? À quelle actualité internationale de la lutte des classes4 (toujours féroce) font écho les révoltes ouvrières en Chine? Que révèlent les luttes contre le capital qui ne prennent pas la forme de «conflits du travail»: paysans contre les expropriations, habitants contre les empoisonnements industriels, etc.? Faut-il projeter dans ces colères prolétariennes les premières manifestations d’une révolution «à venir» (et pourquoi pas communiste5)? En guise d’introduction, revenons sur quelques points pour donner un bref aperçu de la lutte des classes en Chine. Tout d’abord, brossons à gros traits le paysage chinois: depuis la mort de Mao (1976), on peut dire que le pouvoir central6 de Beijing (Pékin) n’a fait que promouvoir une longue série de réformes visant à intégrer pleinement le capitalisme d’État chinois dans la dynamique mondiale du capital. [Une chronologie indicative évoque, p. 36, quelques dates marquantes de cette évolution, lente mais sûre.] Aujourd’hui, le capital en Chine s’organise autour d’un secteur public en démantèlement depuis les années 1980 (mais pas moribond) et, pour le secteur privé, autour d’entreprises occidentales et de leurs sous-traitants chinois, centrés notamment sur les zones côtières. Il est à noter que le secteur public comprend aussi bien les services et les banques que l’industrie. Mais surtout, le capital (mondial) en Chine se développe sur le dos de 400 millions (au moins) de prolétaires (pour une population active d’environ 800 millions de personnes). Parmi ceux-ci, les quelques 150-200 millions de travailleurs migrants, la plupart «sans papiers»7: les mingong, comme tous les «sans-papiers» du monde, forment une main-d’œuvre idéale – enfin, plus exactement: formeraient, si leurs conditions d’exploitation ne les poussaient pas à se révolter de plus en plus. Ces révoltes font écho aux récentes mutineries dans les centres de rétention et autres camps en Europe, mobilisations énormes des latinos «illégaux» aux États-Unis en 2006, etc. L’économie a besoin de fabriquer et conserver une telle catégorie de travailleurs, dont la condition d’expulsabilité est particulièrement adaptée aux besoins des employeurs, évidemment8. Dans certains secteurs, il est en effet plus pratique de délocaliser (importer) la main-d’œuvre que les entreprises. Le fait qu’en Chine ce sont des Chinois qui forment cette masse laborieuse9 indique que la question des migrations et des «papiers» est peut-être plus une question de travail (c’est-à-dire d’exploitation) que de frontières (c’est-à-dire d’État)10. Les mingong forment une part importante du prolétariat révolté, dont la remarquable combativité peut surprendre par ici. Parmi les nombreuses formes que peuvent prendre ces révoltes, les ouvriers chinois ont régulièrement la bonne idée de sortir des usines pour manifester leurs colères, et rencontrer dans la rue de précieux complices11. L’enjeu du pouvoir (local) est alors fréquemment d’essayer de les en empêcher – ce qui entraîne des affrontements récurrents avec les keufs12. Le déploiement policier augmente souvent le niveau de conflictualité. Une fois parvenus à déborder les premières rangées de forces de l’ordre, les manifestants dirigent leur rage contre les bâtiments officiels (caillassages, occupations, incendies). On peut imaginer que pour l’État, une alternative serait l’instauration d’une relative liberté syndicale13 (envisageable dans un possible processus de démocratisation). Ceci permettrait la mise en place de nouvelles structures de modération, de médiation et de contrôle des travailleurs – et rendrait la contention éthiquement plus acceptable pour les consommateurs occidentaux que la matraque ou le char. Une méthode particulièrement efficace qui a déjà fait ses preuves à travers le monde14 mais qui ne semble pas, pour l’instant, séduire les dirigeants chinois [voir p. 27]. * La vive résistance des prolétaires n’est pas un particularisme local, car la Chine est certes le plus vaste «atelier du monde»15, mais pas le seul. Par exemple, pour l’important secteur du textile, citons l’Inde, le Vietnam, le Bangladesh, l’Égypte et l’Iran, où les conditions d’exploitation sont particulièrement dures (les salaires dans ce secteur sont parmi les plus bas au monde: environ 0,86$/heure en Chine, 0,51 en Inde, 0,44 en Indonésie, 0,38 au Vietnam, 0,22 au Bangladesh – quand ils sont versés) et où l’expression de la lutte des classes est vive, particulièrement vive: grèves massives, émeutes, destructions de machines, voire de leurs boîtes. Au Bangladesh, depuis 2006, ce sont plusieurs centaines d’usines qui ont été attaquées et souvent détruites. Le 10 mai 2009, les patrons d’une usine de pulls à Narayanganj (cité portuaire et centre industriel textile) sont malmenés par un groupe d’ouvriers réclamant plusieurs mois de salaires impayés. Le lendemain, les ouvriers trouvent l’usine cadenassée. Ils décident alors de se rendre en cortège devant les autres usines de la ville: des milliers de travailleurs quittent leurs postes pour les rejoindre. Des heurts se produisent avec les agents de sécurité. 20000 travailleurs se mettent à saccager et à incendier des dizaines d’usines. Les deux principales autoroutes du pays sont bloquées par les grévistes. Dans la soirée, les ouvriers d’autres Zones économiques spéciales du Bangladesh déclenchent à leur tour des émeutes, provoquant de nouveaux affrontements avec l’armée… mutineries et antitravail16 radical qu’on préfèrerait voir exportés, plutôt que des tee-shirts. Par le jeu de la lutte des classes, l’atelier du monde se déplace et se réorganise continuellement. Panasonic, par exemple, transfère aujourd’hui ses usines de Beijing vers le Guangdong pour baisser ses coûts. En 2008, c’était Adidas qui se plaignait des salaires trop élevés en Chine (parions que la résistance des prolos n’y est pas étrangère) et annonçait la possible délocalisation de ses usines vers l’Inde, le Laos, le Cambodge, le Vietnam, l’ex-URSS ou l’Europe de l’Est. La relocalisation incessante des lieux de production s’accompagne inévitablement d’un redéploiement géographique permanent de la combativité ouvrière. * Le capital, ayant toujours besoin d’augmenter ses profits, doit être en permanence à l’offensive. L’intensification des résistances en Chine et ailleurs conforte sa tendance à renforcer l’exploitation en Occident (réformes des retraites, allongement du temps de travail, flexibilité, etc.) où est aussi produite la plus-value. Car, bien qu’on nous parle sans cesse en France (par exemple) de fermetures et de délocalisations d’usines, les ouvriers sont encore plus de six millions dans l’Hexagone (presque autant que dans les années soixante; un quart de la population active)17. Et les salariés français détiennent le record mondial de productivité... Les rapports entre travailleurs asiatiques et occidentaux sont plus étroits qu’on pourrait le croire: le faible coût des produits que les premiers fabriquent, et que les seconds consomment de manière croissante, permet en Occident de tirer les salaires18 vers le bas (de diminuer le coût de la reproduction de la force de travail: l’achat de chaussettes fabriquées en Chine est possible pour un smicard et même pour un chômeur). Or, si les luttes des ouvriers chinois entraînent une hausse de leurs salaires, le prix des biens qu’ils produisent augmenteront également. Alors, le problème du «pouvoir d’achat» (en fait des salaires) risque de se poser encore plus sévèrement en Occident (la Chine étant le premier exportateur mondial de téléphones portables, de cartes mères, d’appareils photo, d’aspirine, de vêtements pour bébés, de chaussures, de jouets, de briquets, etc.). On peut imaginer que cela s’accompagnera à terme, en réponse, d’une combativité croissante, les prolos occidentaux (avec ou sans travail) ayant de moins en moins «à perdre». On le constate d’ores et déjà: bien que patrons et gouvernants brandissent la «menace» chinoise (concurrence, délocalisations) pour faire pression (blocage des salaires, conditions et temps de travail), les travailleurs occidentaux ne sont pas, eux non plus, aussi soumis qu’on voudrait nous le faire croire19. En France, l’État reconnaît d’ailleurs que depuis plusieurs années la «conflictualité du travail» est devenue plus intense et que le nombre de grèves est en hausse20. Les divers outils de pacification (syndicats, accès à la culture, consommation, etc.) devenant de moins en moins opérants, on peut s’attendre à ce que la répression s’intensifie encore21. * L’harmonie sociale n’existe pas plus en France qu’en Chine ou ailleurs, la guerre sociale est internationale et tout laisse à penser qu’elle n’est pas près de s’apaiser. Au contraire. D’ailleurs, qu’on le veuille ou non, nous sommes tous pris dans cet antagonisme quotidien et, quels que soient nos moyens et nos perspectives, plus ou moins activement, nous y prenons part. Et c’est nous qui gagnerons à la fin. Notes 1. Les méthodes de lutte contre ce monde se sont toujours adaptées aux évolutions des rapports sociaux et des modes de production. On voit qu’il n’est donc pas nécessaire d’être adepte de certaines thèses radicales, prétendues novatrices, pour comprendre l’intérêt du «blocage de flux» de marchandises ou de travailleurs. 2. La lecture du livre de Bruno Astarian, Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009), apporte de précieuses informations et même, quelques perspectives. 3. Pour faire très vite, disons que le prolétariat est la classe de ceux qui, n’ayant d’autre moyen de survivre, sont contraints de vendre leur force de travail (d’être salariés par ceux qui possèdent les moyens de production); ils n’ont donc aucun pouvoir sur l’emploi de leur vie. Cette classe, qui comprend entre autres les ouvriers et les employés, est en expansion permanente et n’a jamais été aussi massive qu’aujourd’hui. «Il faut entendre par prolétaire le salarié qui produit le capital et le fait fructifier, et que M. Capital [...] jette sur le pavé dès qu’il n’en a plus besoin.» (Karl Marx, Le Capital, 1867) 4. La lutte des classes est l’affrontement de classes aux intérêts contradictoires: la classe capitaliste (détentrice des moyens de production) et le prolétariat qu’elle domine et exploite. Cette lutte est quotidienne, souvent peu visible (exploitation, résistance au travail, sabotage, etc.) ou parfois très palpable (restructurations, licenciements, grèves, émeutes, etc.). «La lutte des classes existe, et c’est la mienne qui est en train de la remporter.» (le milliardaire Warren Buffet, s’exprimant en novembre 2006 dans le New York Times) 5. Le communisme n’a évidemment rien à voir avec les dictatures du XXe siècle improprement appelées «communistes» (Chine maoïste comprise) qui étaient en fait des formes autoritaires de capitalisme d’État. Négativement, on peut dire que le communisme sera la fin (l’abolition, le dépassement) de toutes les formes d’aliénation humaine, de médiation, de domination, l’abolition de l’État, des classes (donc du prolétariat), du salariat, de l’argent et de la valeur, du droit, de la morale, du genre, etc. 6. Signalons qu’en Chine la séparation entre pouvoir central et pouvoirs locaux (provinces, municipalités) ne facilite pas toujours la gouvernance. 7. Le hukou (rural ou urbain), passeport intérieur (généralisé par Mao en 1958), structure fondamentalement le contrôle des populations chinoises. Voir p.14 de cette brochure. 8. Elle permet de surcroît de maintenir une pression permanente sur l’ensemble des travailleurs et de renforcer leur division. 9. Tout comme au XIXe siècle en France, où Bretons et Auvergnats ont constitué le prolétariat nécessaire à l’industrialisation de la région parisienne ou, en Italie au XXe siècle, les paysans du Sud qui ont permis le développement industriel du Nord. 10. Et que «la frontière» est un système de contrôle géographiquement diffus, plus que la limite physique d’un territoire. 11. Quand on est enfermé douze heures par jour, sept jours par semaine, dans une usine, il n’est pas très étonnant qu’on ait parfois envie de prendre l’air... Il semble d’ailleurs que les occupations d’entreprises soient assez rares. Quant aux nombreuses boîtes fermées et abandonnées par leurs patrons, les ouvriers chinois (tout comme leurs collègues français) ne paraissent pas rêver de les remettre en route en succombant aux sirènes de la contre-révolution autogestionnaire. 12. En Chine, la police nationale comprend environ 1500000 hommes auxquels s’ajoutent 700000 militaires de la «police ar-mée» (qui comprend notamment les unités anti-émeutes). En France, 150000 policiers (dont 15000 CRS) et 100000 gendarmes protégent la république de l’ennemi intérieur. 13. La Fédération nationale des syndicats chinois (FNSC, que l’on trouve également sous le sigle ACFTU: All China federation of trade unions) est l’unique syndicat, imposé par l’État; à juste titre assimilé au PCC, la défiance des travailleurs à son égard est bien grande. 14. C’est la fonction des syndicats (les «partenaires sociaux»), partout dans le monde, que d’œuvrer pour le maintien de la paix sociale, contre le prolétariat révolté. 15. La Chine (1300 millions d’habitants), qui produit 10% des biens manufacturés dans le monde, est certes devenu en 2009 le premier exportateur mondial en dépassant légèrement l’Allemagne (82 millions d’habitants)… mais reste encore derrière l’Union européenne (500 millions d’habitants). 16. Le terme «antitravail», forgé dans les années 1970, désigne les pratiques de résistance au travail et/ou à son intensification par des actes variés individuels ou collectifs (sabotage, freinage, absentéisme, turn-over, perruque, etc.). 17. En Occident, un enjeu, et une conséquence, de la restructuration du capital a été «l’invisibilisation» de la classe ouvrière. Elle a accompagné l’acharnement à défaire les derniers liens de solidarité ouvrière lors des grands affrontements des années 1980: Thatcher, Reagan, Mitterrand, l’entrée de la CEE en Espagne, etc., contre les mineurs, les dockers, les métallos, etc. 18. Le salaire ne représente pas le paiement du travail effectué mais correspond au coût de la reproduction de la force de travail du salarié: de quoi lui permettre de se loger, de manger, de s’habiller, et de revenir bosser le lendemain matin; il comprend aussi l’entretien du «reste» de la famille et donc l’élevage des futurs prolétaires. 19. Le niveau de rage et de résistance constaté début 2009 rien que dans le secteur automobile en Europe (Continental, Rencast, Visteon en Angleterre, etc.) peut en être un révélateur. Rappelons que la crise de 2008 chamboule particulièrement ce secteur clé (pour l’économie et l’organisation sociale du monde) en Europe; les équipementiers sont les premières entreprises à morfler. Voir aussi l’évolution de l’antagonisme en Grèce depuis quelques années, notamment depuis 2008. 20. Notamment les grèves de courte durée… mais surtout dans les boîtes ayant mis en place une organisation du travail à flux tendu où les répercussions de telles grèves sont plus importantes! [relire la note 1] 21. La répression («criminalisation-du- mouvement-social» incluse) est tout sauf un «état d’exception». La guerre sociale, comme la révolution, n’est pas un dîner de gala.