[IACAM !][bibliotheque152] Les livres au temps de la misère

From : iacam@... , the 17th June 2015 15:42
  • 2015-06-17 15:42:38 — iacam@... - [IACAM !][bibliotheque152] Les livres au temps de la misère

Salut les potEs, voici ci-dessous, le texte fort intéressant d'un ami  sur l'histoire récente du livre et des idées. Et ce qui s'énonce ici  fait fortement écho à notre expérience de bibliothécaire amateur. Les livres au temps de la misère par José Ardillo Les gens de ma génération, nés à la fin des années soixante et au début  des années soixante-dix, ont vécu deux grands phénomènes qui ont  conditionné notre façon de lire et d'affronter le monde. Le premier fut  – et est encore – la télévision. Nous fûmes, en Espagne, la première  génération éduquée intégralement sous la tutelle de cet électroménager  sacré qui commence à nous paraître bien démodé. Le deuxième fut la  décadence de la lecture comprise comme le véhicule passionnant des  grandes idées et de la soif de rebellion. Pour comprendre ce deuxième  phénomène, il suffit d'observer comment dans les années quatre-vingts,  lorsque nous étions adolescents, la société entra dans une phase de  stagnation politique qui coincida avec l'extinction, progressive ou  soudaine selon les cas, d'anciennes espérances émancipatrices.  Jusqu'alors, et surtout entre les jeunes et les étudiants, certains  livres et auteurs avaient été emblématiques de cet intérêt partagé pour  une autre façon de vivre. La lecture, espérions-nous, devait nous mener  au-delà des lieux communs, de la résignation et du cynisme de ceux qui  nous maintenaient sous leur tutelle. Ce n'est pas qu'à partir des années quatre-vingts les jeunes gens aient  tout d'un coup arrêté de lire comme s'ils obéissaient à un commandement  obscur et impérieux. Mais il est vrai qu'à partir de cette époque la  lecture a perdu ce caractère un rien clandestin et héroïque. Ce n'était  plus un acte privé qui s'adressait au collectif justement à travers  l'effort de l'individu isolé qui était capable de s'élever vers les  questionnements universels et brûlants d'actualité. La lecture n'avait  plus son aura de combat souterrain. C'était un acte privé, sans plus.  Nous avions voulu lire comme ceux qui nous avaient précédés, certains de  continuer à vivre sous une tyrannie injustifiable. Ainsi notre lecture  était l'acte posthume, l'hommage à une génération qui avait été défaite.  Devant nous, lorsque nous levions les yeux du livre, s'ouvrait un énorme  espace d'incertitude et de pièges. Nous ne savions pas que c'est le vide  qui nous attendait. Nous supposions que l'Industrie des Loisirs, notre  O'Brien orwellien, avait préparé pour nous un petit espace à la marge où  nous pourrions nous croire des élus. Nous étions condamnés à vivre dans  une niche, mais comment déjouer le piège sans renoncer à tout en même  temps ? Pour les personnes qui aiment lire, on peut supposer que les lectures  qui marqueront pour toujours leur esprit et leur vision du monde se font  entre l'adolescence et la fin de la première jeunesse, c'est-à-dire à  peu près entre quinze et vingt-deux ou vingt-trois ans. Après, il est  encore possible de faire des lectures intéressantes, fascinantes,  décevantes ou perturbantes, mais, sauf cas exceptionnels, il est douteux  qu'elles puissent avoir ce caractère éblouissant qu'ont souvent les  premières lectures de l'adolescence et de la première jeunesse. À vrai dire, les lecteurs de ma génération n'ont pas eu d'auteurs ou de  livres qui leur soient particuliers, exclusifs, novateurs. Nous nous  sommes plutôt appropriés de toutes ces œuvres qui avaient impressionnés  nos prédécesseurs. C'était un totum revolutum où se mélangeaient Kafka,  Hesse, Orwell, Sábato, Fromm, Cortázar, Rimbaud, Dostoievski, Breton,  Melville, Thoreau, Huxley, Salinger, Lawrence, Vian, Kerouac, Kesey, Dos  Passos, London, Camus, Lorca... Lorsque nous lisions "Le château" de  Kafka, nous nous identifiions avec l'arpenteur K et son émouvante  constance face à l'hermétisme du Pouvoir inaccessible. Nous nous  identifiions aussi avec les personnages mélancoliques et déracinés de  Herman Hesse, tel que son Peter Camenzind. En lisant "L'autoroute du  sud" de Cortázar, nous vîmes le portrait de la société absurde dans  laquelle nous vivons. Sábato nous montra la même absurdité dans son  essai "Hommes et engrenages", tandis qu'Orwell, dans son "Hommage à la  Catalogne" et "La Ferme des animaux" nous mettait en garde sur les  menaces qui guettent tout processus révolutionnaire. Thoreau nous  montrait un chemin de désertion qui se perdait dans la forêt et André  Breton, dans "Les pas perdus", nous indiquait un autre chemin qui allait  jusqu'à la rébellion de la poésie moderne. Nous nous sommes enfoncés  dans le Madrid misérable, mais vibrant, de "Lumières de bohème", dans le  New York hallucinant de Lorca. En lisant "La peste écarlate" de London  et "Au cœur des ténèbres" de Conrad, nous avons appris combien est  fragile la frontière qui sépare ce que l'on considère la civilisation de  la barbarie. C'est avec enthousiasme que nous lisions l'"Hypérion" de  Hölderlin nous contagiant de sa lumineuse et révolutionnaire espérance.  Le jour suivant, "les petits poèmes en prose" de Baudelaire nous  conduisaient sur un terrain opposé mais tout aussi instructif, celui de  la déception et la vision cruelle de la cité où il restait encore des  vestiges d'une poésie sacrilège... Finalement, tous ces auteurs avaient  quelque chose en commun : tous avaient aperçu une dimension différente  de la tyrannie à combattre. Cette tyrannie pouvait s'appeler Dictature,  Église, Capital, mais aussi Démocratie, État-Providence, Développement  Durable, Service Public, Droits de l'Homme qui ne sont que les  différents masques hypocrites du Temps et de l'Ordre, de la Hiérarchie  intouchable que l'on voulait, et veut encore, nous imposer. Du temps s'est écoulé, mais l'éclat de ces lectures persiste. On dit  aujourd'hui que la lecture et les livres sont menacés par la fluidité  insensée du monde digital. C'est vrai. Mais, davantage que les livres,  c'est la lecture intelligente et conséquente qui est depuis longtemps  menacée par l'industrialisation de la culture et le désintérêt de la  société pour les questions qui comptent vraiment. Sans passion pour  l'éthique et la politique, la lecture devient une sorte de vice avouable  et anodin. Où sont les lecteurs qui liront en cherchant des appuis pour  combattre ce temps de misère ?