L'Europe dans la tourmente

From : info-diplo@... , the 12th May 2005 18:52
  • 2005-05-12 18:52:14 — info-diplo@... - L'Europe dans la tourmente

CLAUDE JULIEN (1925 - 2005)     Claude Julien, qui fut pendant dix-huit ans - de janvier   1973 à décembre 1990 - responsable principal (d'abord   rédacteur en chef puis directeur) du Monde diplomatique est   décédé le jeudi 5 mai 2005 à l'âge de 80 ans dans sa   résidence du Buguet-Haut, à Sauveterre-la-Lemance   (Tarn-et-Garonne).   Personnalité exceptionnelle, par la puissance de ses   convictions, la singularité de son talent et l'étendue de sa   culture, Claude Julien a marqué définitivement l'histoire du   Monde diplomatique. Il a exercé une influence décisive sur   plusieurs générations de jeunes journalistes qui ont admiré   en lui la force de son caractère, les qualités de son   écriture, la fermeté de ses idées, la générosité de son   engagement et la passion de ses combats en faveur d'un   journalisme irrévérencieux, et d'un monde plus juste, plus   pacifique, moins inégalitaire et plus solidaire.
   Lire l'hommage d'Ignacio Ramonet ainsi qu'une sélection
      d'articles de Claude Julien :       http://www.monde-diplomatique.fr/JULIEN    _______________________________________________________                  UN CAHIER SPÉCIAL SUR L'EUROPE     Le Monde diplomatique propose, dans ce « cahier » spécial     consacré à l'Europe, un ensemble de documents essentiels,     une large sélection de sites institutionnels, ainsi que     des analyses, graphiques et tableaux pour comprendre.      Dernière mise à jour : mai 2005      http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/europe/      Le plan du cahier      http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/europe/plan    _______________________________________________________                  L'EUROPE DANS LA TOURMENTE     La ratification du traité établissant une Constitution pour    l'Europe (TCE), signé le 29 octobre 2004, a    commencé (1). Dix pays (2) sur vingt-cinq ont choisi    le référendum, les autres le vote parlementaire. Cependant,    c'est la consultation des Français le 29 mai 2005 qui    retient l'attention : une réponse négative déciderait    certainement du sort du traité dans la mesure où la France    est l'un des six pays fondateurs de la Communauté économique    européenne (CEE) et où elle joue un rôle important de la    scène internationale.        L'éventuel échec du traité ne doit pas effrayer.    L'apocalypse dont les partisans du texte menacent l'Europe    ne se produira pas plus que lors de la non-ratification de    la Communauté européenne de défense (CED) en 1954 ou de la    démission de la Commission en 1999. Le choix des Français,    comme des autres Européens, doit porter sur le fond du    traité constitutionnel et l'orientation qu'il imprime à la    construction européenne. L'échec du TCE obligerait enfin les    Vingt-Cinq à discuter du contenu du projet européen, plutôt    que de brandir menaces et anathèmes dès que des critiques    sont formulées. Car, de blanc seing en blanc seing, l'Union    s'enlise.    En effet, l'Union européenne est une organisation adulte    mais très immature : elle est incapable de discuter en    profondeur de son avenir (quel projet commun pour une    organisation de plus en plus en plus composite ?) et préfère    se perdre dans les méandres du meccano institutionnel    (combien de voix pour chaque pays au Conseil des ministres)    ou dans les fuites en avant (élargissement massif à 10    nouveaux pays en mai 2004 alors que les institutions n'ont    pas été réformées en profondeur).    Qu'on ne s'étonne pas alors que des citoyens des pays    membres « décrochent » ! D'où les référendums négatifs au    Danemark sur le traité de Maastricht (1992) ou en Irlande    sur le traité de Nice (2001). Ces votes sonnent comme un    avertissement et un appel jamais entendus. « Il faut    rapprocher la construction européenne de ses habitants »,    s'inquiétait le Sommet européen de Laeken en décembre 2001.    Mais, pour cela, ne faudrait-il pas que l'Union s'attache à    élaborer une vision, sinon commune du moins socialisable,    des grands enjeux de la planète ? Ne faudrait-il pas qu'elle    définisse un projet de civilisation clairement identifiable    qui la distinguerait de la gangue informe de la    mondialisation libérale et guerrière ? Un projet qui, en    outre, justifierait tous les sacrifices de souveraineté    auxquels les Européens ont consenti, bon gré mal gré, depuis    cinquante ans ? Or, sans cesse, ces débats sont repoussés et    le TCE, quasi impossible à réviser car il faudra l'unanimité    des Vingt-Cinq, tend à verrouiller l'évolution de la    construction européenne et toute discussion sur elle.    Présenté par ses rédacteurs comme la réponse à tous les maux    (opacité, division, absence de démocratie...), le traité    constitutionnel pose davantage de problèmes qu'il n'en    résout. De manière très significative, lors de son    élaboration, le débat a porté sur la pondération des voix au    Conseil des ministres (lancée par l'Espagne et la Pologne    dont il diminuait le poids institutionnel) alors que la    caractéristique majeure du texte est ailleurs et bien plus    préoccupante : la constitutionnalisation du libéralisme    économique dans sa partie III.    A rebours des traditions constitutionnelles européennes, la    loi fondamentale proposée mélange allègrement le fond et la    forme : chaque « avancée » ou réforme institutionnelle    correspond à un nouveau verrou économique. Le fédéralisme    technico-monétariste se voit fossilisé, tandis que les    politiques sociales et budgétaires demeuraient phagocytées !    Les principes fondamentaux de la construction européenne,    énoncés dans le préambule du texte, font de la concurrence,    du libre-échange et des règles monétaristes, les valeurs    cardinales en vertu desquelles seront organisées et évaluées    toutes les politiques et toutes les décisions. Cette    évolution majeure n'a pas fait l'objet de discussion    véritable, comme si, au fond, elle était considérée comme    acquise, inévitable. C'est ce débat que la montée du « non »    qui semble s'amorcer commence à ouvrir et que sa victoire    obligerait à tenir enfin.    En effet, la désaffection de la grande majorité des citoyens    pour l'Union européenne traduit d'abord son incapacité à    répondre à ce qui taraude et écartèle toutes les sociétés    occidentales : le chômage, la paix, la sécurité sociale. Au    lieu de s'atteler à répondre à ces questions, l'Europe se    coule docilement dans le moule de la mondialisation libérale    et peine à affirmer une différence politique face à un    empire américain devenu dominateur, comme l'a montré    l'invasion de l'Irak menée en violation du droit    international et des règles classiques du droit de la guerre    .    Un terrible manque d'imagination semble paralyser les    dirigeants européens. Sur le fond des politiques, ils    suivent le mouvement dominant, économiciste, privatiseur,    tout en prononçant ici ou là de larmoyants discours sur le    « modèle social européen », d'autant plus invoqué qu'il    n'est jamais défendu. En ce qui concerne les institutions,    ils bricolent au petit bonheur (une dose de majorité    qualifiée par ci, un peu de co-décision pour le Parlement    par là, une responsabilisation de la Commission mais pas du    Conseil...) sans chercher à inventer un modèle propre à    l'Union européenne comme avaient commencé à le faire les    Pères fondateurs (Jean Monnet notamment).    Cependant des frémissements sont perceptibles depuis la    crise irakienne du printemps 2003. « Mieux vaut une Europe    divisée qu'une Europe dominée », estime ainsi le politologue    Pascal Boniface. Au moins, les divergences ont-elles fait    apparaître une Europe différente derrière les diplomaties    allemande, française et belge tandis que la maladie du    suivisme et l'illusion de la « relation spéciale »    affectaient une nouvelle fois le Royaume-Uni. Par exemple,    la Commission européenne hésite de moins en moins à attaquer    les Etats Unis devant l'Organe de règlement des différends    de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Même si, dans    le même temps, sa soumission au libre commerce le moins    imaginatif prive l'Union d'une véritable protection de sa    culture et de ses productions agricoles . Enfin, le refus    des gouvernements d'appliquer de manière mécanique le pacte    de stabilité budgétaire et de croissance à la France et à    l'Allemagne (novembre 2003) manifeste une tentative de    reprise en main du politique face à une orthodoxie    économique qui étouffe la lutte contre le chômage et la    pauvreté et ligote les puissances publiques européennes. Les    deux pays violaient des règles qu'ils avaient eux-mêmes    instaurées il y a bientôt dix ans, mais ces règles    n'étaient-elles pas des règles du passé, érigées lors de la    période la plus intégriste du libéralisme mondialisé ?    C'est-à-dire avant l'échec de Doha, de Cancun, avant les    contre-sommets altermondialistes ? Mais le relatif    assouplissement du pacte de stabilité, décidé par le Conseil    de européen de Bruxelles, le 22 mars 2005, ne joue qu'à la    marge et ne remet pas en cause la logique étouffante du    pacte que le TCE confirme.    Le traité constitutionnel n'empêche-t-il pas de concrétiser    des évolutions positives en enfermant l'Union européenne    dans ses travers fondateurs : la domination des questions    économiques (dans leur version libérale et monétariste) sur    les questions sociales, le manque de démocratie et l'absence    de projet politique mobilisateur ?    La construction européenne a besoin d'un souffle nouveau.    Bien installée dans le paysage continental, elle doit    retrouver une légitimité populaire et inventer un projet    politique qui lui soit propre.    ANNE-CÉCILE ROBERT.      _______________________________________________________    (1) Voir le calendrier des ratifications.         (2) Danemark, France, Irlande, Luxembourg, Pays Bas,    Pologne, Portugal, République Tchèque, Royaume-Uni et    Espagne.
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