[Migreurop]Rêve d'Europe - Dossier suite

From : CLOCHARDOL@... , the 26th January 2006 12:32
  • 2006-01-26 12:32:22 — CLOCHARDOL@... - [Migreurop]Rêve d'Europe - Dossier suite

http://www.lesechos.fr/info/rew_inter/200070362.htm Rêves d'Europe sur la route de l'exil [ 24/01/06 ]  CARINE FOUTEAU NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE À AGADEZ (NIGER). Insécurité, chômage, désir d'émancipation ou d'ascension sociale : inextricablement liées, les motivations des migrants traduisent leur détermination à tenter leur chance pour améliorer leurs conditions de vie. Rencontre avec des candidats à l'exil, à Agadez, aux portes du Sahara, passage obligé de milliers d'Africains en partance vers la Libye ou l'Algérie, souvent après un long périple à travers le continent. Avec un espoir : réussir à rejoindre l'Europe. Bye bye ! Good luck ! » Le soleil rouge vient de glisser derrière l'horizon, deux pick-up Toyota s'enfoncent dans la nuit du Sahara. A leur bord, une cinquantaine d'hommes, des Ghanéens et des Nigériens, serrés les uns contre les autres, quittent Agadez, capitale régionale du Niger, aux portes du désert. Direction Sebha, en Libye. Il leur faudra, si tout se passe bien, quatre à cinq jours de route pour atteindre Djanet, en Algérie, puis encore deux à trois jours de marche à travers le tassili des Ajjer pour espérer rejoindre la Libye en évitant les postes frontières. La température est tombée d'un coup. Contre le froid, certains ont enfilé un bonnet ou une paire de gants, d'autres utilisent une couverture. Contre le sable, ils ont enroulé leur chèche autour du visage jusqu'à ne laisser apparaître que les yeux. Contre la faim et la soif, ils ne disposent que du strict minimum : un bidon de 30 litres d'eau, du lait en poudre, de la farine de manioc, des biscuits. A quelques secondes du départ, ils paraissent calmes et déterminés : conscients du danger qu'ils encourent et des difficultés qui les attendent, ils disent n'avoir pas d'autre solution. Sans emploi, ils pensent en trouver au pays du colonel Khadafi. « Nous voulons vivre, pas survivre, lance l'un d'entre eux en anglais. Nous voulons travailler pour avoir de l'argent et démarrer un commerce. Au Ghana, nous n'avons pas d'avenir : l'économie est à plat. Même avec des diplômes, il n'y a pas moyen d'obtenir quelque chose de valable, à moins d'avoir des relations avec le pouvoir. Nous sommes jeunes, pas mariés, sans enfants. Nous devons saisir cette chance quoi qu'il advienne, avec l'aide de Dieu. »  Un point de transit avant le désert  Venus des côtes de l'Afrique de l'Ouest (Nigeria, Cameroun, Ghana, Côte d'Ivoire, Congo), mais aussi du Mali et du Burkina Faso, des centaines de migrants transitent chaque mois par Agadez, point d'ancrage d'ex-combattants de la rébellion touareg, seuls capables de les conduire à bon port. Après avoir travaillé en Libye ou en Algérie, quelques-uns tenteront la périlleuse traversée vers l'Europe. Quelles sont les motivations de ces « exodants », comme on les appelle à Agadez ? Comment leurs aspirations les ont-elles amenés à infléchir leur trajectoire personnelle ? Le sentiment d'impasse et la nécessité de rompre avec un quotidien mortifère reviennent de manière obsessionnelle dans les témoignages, comme une question de vie ou de mort. Aucun ne part le coeur léger, et tous semblent mesurer les conséquences de leur choix. Rencontré à l'« autogare » située à la sortie de la ville, là où s'organisent les départs, Abbs Brahim, âgé de dix-huit ans, originaire du Ghana, vient de débarquer à Agadez. Assis dans l'une des nombreuses « agences de courtage » tenues par les passeurs, il attend patiemment le prochain convoi qui l'emmènera en Libye. Pas de départ ce soir ni demain : c'est la fête de l'Aïd, tout fonctionne au ralenti. Il a l'air sombre et grave au milieu de ses compagnons de route, guère plus âgés que lui. Il n'a pas prévenu ses parents « de peur de les paniquer », bien qu'il connaisse les risques du voyage : c'est la deuxième fois qu'il traverse le Sahara pour aller travailler en Libye, où il s'est fait arrêter puis expulser par la police. « Il faut repartir, dit-il, c'est maintenant ou jamais. Soit je tente ma chance, soit je croupis éternellement dans la misère. Ce n'est pas un choix cela, c'est le couteau sous la gorge. Mes parents sont des fermiers. Ils cultivent les haricots et l'arachide, qu'ils vendent au marché. Moi, je suis au milieu de huit frères et soeurs. Je suis allé à l'école jusqu'au collège, à Accra. J'étais fort en sciences, en physique surtout. Je voulais être mécanicien ou artisan, mais je n'ai pas trouvé de quoi manger. Que veux-tu que je fasse ? Il faut aller chercher le travail là où il se trouve. En ce moment, c'est en Libye. C'est là qu'il faut aller. »  L'absence de perspectives économiques et sociales traverse tous les récits. Société bloquée, taux de chômage à deux chiffres, Etat impuissant ou corrompu : les migrants sont en quête d'un travail qui leur permette de subvenir aux besoins des leurs, quitte à couper les ponts le temps de réaliser leur dessein. Gagner de quoi s'établir  Originaire de Maiduguri, au Nigeria, Sofiane Laouel laisse derrière lui une femme et deux enfants en bas âge. Il a trente-trois ans, l'âme en peine, mais lui non plus ne voit pas d'autre issue que de partir. « A la mort de mon père, j'avais dix-huit ans. J'étais l'aîné. J'ai dû quitter ma famille pour la nourrir, raconte-t-il. Il y avait peut-être du travail au Nigeria, mais encore plus de personnes à la recherche d'un travail, si bien que j'ai dû aller m'établir à Niamey, au Niger, où j'ai été menuisier. J'ai sacrifié mes études et ma jeunesse pour envoyer de l'argent à ma mère et à mes frères et soeurs. Je fabriquais des tables, des armoires, des choses comme ça. Mais le marché a été inondé de meubles plus perfectionnés que les miens. Je n'ai plus rien vendu. J'ai dû plier bagages. J'ai essayé d'aller à Zinder [dans le sud du Niger], mais là j'ai perdu mon temps. Je suis arrivé à Agadez il y a deux semaines, après avoir laissé mes dernières économies à ma femme. Je lui ai demandé pardon et j'ai pris mes affaires. » Il attend lui aussi le prochain départ pour la Libye, où il espère se débrouiller avec « le numéro de téléphone d'un oncle qui est docteur là-bas ». Au Ghana ou au Nigeria, comme partout en Afrique subsaharienne, 45 % de la population gagne moins de 1 dollar par jour, et les femmes ont en moyenne 5,4 enfants. Dans ces pays à bas revenus, seules 58 % des femmes et 68 % des hommes sont alphabétisés. Beaucoup de migrants envisagent leur périple comme une parenthèse dans leur vie, le temps de rassembler de quoi revenir au pays pour s'établir. Sofiane Laouel s'est donné deux ans. « L'Europe, c'est trop loin. Je n'y connais personne, sauf peut-être quelqu'un en Espagne. J'espère revenir à Niamey le plus vite possible pour ouvrir une discothèque. C'est un commerce qui marche très fort ici. » Les barbelés de Melilla  Le jeune Ghanéen, lui, nourrit des rêves d'Europe. Tout comme Guy Arsene et Garba Atikou, deux frères camerounais de vingt-quatre et vingt-trois ans rencontrés à la mission catholique d'Agadez, point de chute de migrants déboussolés. Footballeurs (« on a joué en première et en deuxième division »), ils ne sont pas parvenus à se faire la place qu'ils espéraient dans l'équipe nationale. L'un a décroché un CAP en maçonnerie, l'autre un BEPC, mais ils ne voient leur avenir que dans le sport. Un de leurs amis a réussi le périple et s'est installé à Barcelone, où il a intégré un centre de formation. Ç'a été le déclic. « S'il y est arrivé, pourquoi pas nous? Garba a essayé d'obtenir un visa : il a dépensé beaucoup d'argent sans résultat. Cet ami nous a envoyé par Internet l'itinéraire pour venir jusqu'en Espagne, avec des contacts dans toutes les villes. Avec quelques économies en poche, nous sommes partis. »  Cela fait deux ans. Ils connaissent sur le bout des doigts la géographie africaine, mais ils ne sont toujours pas parvenus à destination. A Melilla, ils ont déjà tenté à deux reprises de franchir les barbelés, hauts de 6 et 9 mètres. Quatre fois, ils se sont fait arrêter, puis expulser par les polices marocaine et algérienne. Allers-retours incessants entre le nord et le centre du continent, comme pris au piège. Douala, Yaoundé (au Cameroun), Yola (au Nigeria), Zinder, Agadez (au Niger), Tamanrasset, Oran (en Algérie), Nador (au Maroc) jusqu'aux portes de Melilla (enclave espagnole au Maroc) : leur récit parsemé de peur et de blessures a quelque chose d'épique. « Aujourd'hui, on est presque des cadavres. Notre ami est mort de soif et de fièvre lors du dernier refoulement, au milieu du désert, là où les chèvres mangent du papier. Tu vois, on ne peut pas rentrer chez nous comme ça, nu-pieds, sans rien ! Ce n'est pas possible ! On est condamnés à réussir. » Le retour les mains vides serait vécu comme une humiliation aux yeux de leur famille et de leurs amis. Chacun prélève sa part  Encore une fois, ils vont tenter de trouver un peu d'argent pour continuer leur chemin. Car les migrants paient cher le prix de leurs espoirs. Dans certains cas, leur famille s'est cotisée, voire endettée, pour laisser partir l'aîné ou celui en lequel elle a le plus confiance. Retour à la gare routière. Là, la tension est palpable. Les passeurs (parfois d'anciens migrants), les « camionneurs » (d'ex-combattants touareg reconvertis en chauffeurs), le conseiller communal (un élu de la ville) dans son 4×4 à vitres fumées... chacun surveille son réseau et prélève sa part sur les exilés, comme le font les gendarmes et les policiers à la sortie de la ville ainsi que, à l'entrée, les douaniers qui contrôlent les refoulés de Libye, de plus en plus nombreux. Fixé par les multiples intermédiaires, le prix de la traversée du désert varie en fonction du degré de débrouillardise des passagers et de l'état du marché. Jusqu'à 120.000 francs CFA ces jours-ci, soit environ 180 euros. Sans recours ni secours, les migrants sont littéralement entre les mains des « yantchaga » - les passeurs, en haouassa - et n'ont d'autre choix que de leur faire confiance, même s'ils savent qu'ils risquent d'être abandonnés en cours de route. « Ils sont la proie de réseaux illicites. Les femmes sont souvent obligées de se prostituer pour financer leur voyage, tandis que les hommes peuvent circuler avec un peu de drogue comme monnaie d'échange », indique la directrice de l'hôpital d'Agadez, Fatima Abdoul Rachid, habituée à « voir les éclopés de la route », ces « malgré-eux » comme elle les appelle, « poussés hors de leur pays par l'absence d'emploi, la famine ou le danger ».  La guerre et le sentiment d'insécurité se mêlent en effet souvent aux raisons économiques comme motifs de départ. Alors que l'Afrique reste rongée par la violence chronique (Darfour, Somalie, Nigeria, Côte d'Ivoire, etc.), les pays d'accueil donnent une définition de plus en plus restrictive de la notion de persécution inscrite dans les textes internationaux, et notamment la convention de Genève. Quant aux effets de la famine et de la désertification, ils entrent aussi en ligne de compte, mais en toile de fond des récits recueillis à Agadez. Si elle est appelée à s'intensifier sous la pression des changements climatiques, cette « éco-migration » est avant tout dirigée vers les pays voisins, pour la plupart tout aussi pauvres, les « affamés » ne disposant ni des ressources ni des réseaux d'information suffisants pour partir loin. Fuir les pesanteurs familiales  D'autres motivations, plus personnelles, ressortent fortement, comme un désir de mobilité sociale. Abbs Brahim, le Ghanéen de dix-huit ans, veut travailler afin de « retourner à l'école et, si possible, à l'université pour être plus qualifié » et « ne pas être toute la vie au service d'un autre ». La volonté de s'émanciper de la famille est, elle, première dans la trajectoire de Pulchérie, Camerounaise de trente ans qui tient la caisse du Petit Bar, à Agadez. Après avoir divorcé d'un mari polygame, elle est partie de Douala il y a deux ans pour prendre ses distances avec sa famille, qui l'« étouffait »: « En tant que femme, je devais m'occuper de tout le monde : mes parents retraités, mes petits neveux et nièces... Je travaillais. Toutes mes économies partaient pour eux. J'avais besoin de me réaliser, de m'occuper de moi, de construire : c'était impossible dans ce climat familial. » Elle a fait le trajet sans encombre et, depuis, envoie aux siens un peu d'argent à chaque occasion. Elle se sent « libérée », ici à Agadez, où elle a tissé un nouveau réseau d'amis. Son objectif est d'obtenir « une bonne situation ». Elle donne un coup de main à ses compatriotes de passage, comme les deux frères inséparables, mais pas question pour l'instant de continuer la route vers le nord. « Sans papiers, c'est trop dangereux. Je ne suis pas prête à mourir demain. L'Europe ? Bien sûr, j'y pense. Je pourrais y être bien, mais je trouverai mon propre chemin pour y arriver. »    Libye-Niger : retour à la case départ [ 24/01/06 ]  Les camions « 10 roues » couverts de sable affluent à la douane d'Agadez. Ils ramènent de Libye et d'Algérie des Nigériens, des Ghanéens, des Ivoiriens... qui, après avoir été « clandestins » dans le nord du continent, redeviennent des passagers en situation régulière au Niger. Plus de 200 personnes ont ainsi été expulsées le 7 janvier de Dirkou alors qu'elles gagnaient la Libye et, le lendemain, 117 autres d'Assamaka, à la frontière avec l'Algérie. L'an dernier, 8.235 exilés ont subi le même sort, contre 1.574 en 2004, selon les chiffres fournis par le commissaire de police d'Agadez, Salifou Abarchi. Pour lui, « les départs vers l'Europe sont en baisse, car les gens savent que les contrôles se durcissent ». Le Niger n'ayant pas un intérêt particulier à freiner l'émigration, les autorités libyennes et algériennes s'en chargent, aiguillonnées par les instructions de l'Union européenne et de certains Etats membres. De toutes parts, les témoignages dénoncent le racisme ambiant en Libye et les mauvais traitements infligés aux étrangers par les agents de sécurité. Ce qui revient à souligner la responsabilité indirecte des Vingt-Cinq, engagés dans la lutte contre l'immigration irrégulière au point d'en oublier de veiller au respect des droits de l'homme. « Rafles », « déportés », « peur » : ces mots reviennent fréquemment pour décrire la situation de l'autre côté de la frontière. « Là-bas, on vous prend dans la rue, si le convoi pour le retour n'est pas prêt, on vous jette en prison sans autre forme de procès, jusqu'à 40 jours d'affilée, on vous laisse le ventre vide, certains disent même que leurs papiers ont été déchirés dans la rue et qu'ils ont reçu des coups. C'est inadmissible », s'indigne Ory Hama, le procureur de la République d'Agadez. Une fois « libérés » en ville, qu'arrive-t-il aux refoulés ? Ils cherchent à travailler quelques semaines ou quelques mois... le temps de financer un nouveau passage, car rares sont les candidats au retour.