[Cip-idf] Op =?ISO-8859-1?B?6XJh73NtZSA6ICJRdbllc3QtY2UgcXVlIGxlIHByb2zpdGFyaWF0oA==? =?" Mario Tronti

From : yotogui@... , the 24th November 2004 16:18
  • 2004-11-24 16:18:03 — yotogui@... - [Cip-idf] Op =?ISO-8859-1?B?6XJh73NtZSA6ICJRdbllc3QtY2UgcXVlIGxlIHByb2zpdGFyaWF0oA==? =?" Mario Tronti

Ce texte est inclus dans le chapitre d¹Ouvriers et Capital intitulé "Premières thèses", dont il constitue la septième partie. La première édition d¹Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi. La traduction française, réalisée par Yann Moulier Boutang, avec la collaboration de G. Bezza, a été publié en 1977 chez Christian Bourgois. Il est désormaais accesible en ligne : http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=1784 Qu¹est-ce que le prolétariat ? par  Mario Tronti  Lukacs plaçait déjà en épigraphe de ses écrits de jeunesse, qu¹il a reniés, ces formidables paroles de Marx : ³ Il ne s¹agit pas de savoir ce que tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat dans son ensemble, se propose momentanément comme but. Il s¹agit de savoir ce qu¹il est (was es ist) et sera historiquement contraint de faire conformément à son être. ² Dans la Sainte-Famille elle-même, et face à la critique critique, l¹ouvrier est présenté comme celui qui ³ crée tout ², à tel point qu¹il flétrit tout autant la critique jusque dans ses propres créations spirituelles ; les ouvriers anglais et français en offrent un ample exemple. ³ L¹ouvrier crée enfin l¹homme... ² Car il est vrai que ³ dans le prolétariat, l¹homme s¹est en effet perdu lui même... mais il a acquis en même temps la conscience théorique de cette perte, et l¹expression pratique de la nécessité le contraint directement à se révolter contre pareille inhumanité [1] ². Cette rébellion se manifeste d¹abord sous sa forme la plus évidente, la plus aiguë, la plus immédiatement révoltante, dans le fait de la pauvreté, de la misère, comme essence contradictoire avec la propriété privée. Le prolétariat et la richesse constituent en effet les termes antithétiques au sein d¹un tout qui les comprend. ³ La propriété privée en tant que propriété privée, en tant que richesse, est forcée de perpétuer sa propre existence et, par là même, celle de son contraire, le prolétariat. La propriété privée qui a trouvé sa satisfaction en soi-même est le côté positif de la contradiction. Inversement le prolétariat est forcé, en tant que prolétariat, de se nier (aufheben) lui-même, et du même coup de nier son contraire dont il dépend et qui fait de lui le prolétariat : à savoir la propriété privée. Il est le côté négatif de la contradiction, l¹inquiétude (Unruhe) au c¦ur de la contradiction, la propriété privée dissoute et sa dissolution [2]. ² La classe du prolétariat se sent ainsi continuellement anéantie dans cette condition, et c¹est pour l¹anéantir à son tour qu¹elle se révolte continuellement. ³ Elle est, pour employer une expression de Hegel, dans l¹avilissement la révolte (Emporung) contre cet avilissement. ² Le premier des deux termes contradictoires travaille ainsi à conserver la contradiction, le second à la détruire. ³ Au sein de cette contradiction le propriétaire privé est donc le parti conservateur , le prolétariat le parti de la destruction (destruktive Partei). ² II est exact que la propriété privée va elle-même dans son mouvement économique vers sa propre dissolution, mais uniquement grâce à un développement qui est indépendant d¹elle, dont elle n¹est pas consciente et qui a lieu contre sa volonté. La propriété privée va vers sa propre dissolution ³ uniquement parce qu¹elle produit le prolétariat comme prolétariat... Le prolétariat signe la condamnation que la propriété privée s¹est infligée à elle-même en produisant le prolétariat ². C¹est en ce sens que son but, son action historiques sont tracés de façon évidente et irrévocable dans ses conditions d¹existence, ainsi que dans toute l¹organisation de la société bourgeoise actuelle. Tout cela se trouvait déjà clairement et clairement exprimé dans les Deutsch-Französische Jahrbücher : ³ Si construire l¹avenir et dresser des plans définitifs pour l¹éternité n¹est pas notre affaire (nicht unsere Sache) , ce que nous avons à réaliser dans le présent n¹en est que plus évident : la critique radicale de tout l¹ordre existant [3]... ² II ne s¹agit donc certes pas de pavoiser avec le drapeau du dogmatisme. Au contraire. L¹abstraction dogmatique c¹est avant tout le communisme comme ³ manifestation (Erscheinung) particulière des principes humanistes contaminés par leur opposé : l¹existence privée ². Ce n¹est pas un hasard si le communisme a vu surgir devant lui d¹autres doctrines socialistes, et s¹il n¹est lui-même ³ qu¹une réalisation particulière, unilatérale du principe socialiste ². Et le principe socialiste tout entier n¹est à son tour ³ que l¹un des aspects, celui qui a trait à la réalité d¹une véritable existence humaine ². Mais nous devons nous occuper d¹une façon différente de l¹autre aspect : le jugement qu¹il faut porter sur les choses telles qu¹elles sont réellement, telles qu¹elles existent. Il s¹agit donc de ³ relier (anknüpfen) notre critique à la critique de la politique, à la participation à la politique (Parteinahme in der Politik), par conséquent aux luttes réelles, et de la confondre avec elles ². La possibilité d¹une émancipation positive ne réside en effet que ³ dans la formation d¹une classe dotée de chaînes radicales (mit radikalen Ketten) ², une classe qui ne revendique pour elle-même ³ aucun droit particulier ² et qui annonce par sa seule existence, l¹existence universelle, la dissolution de la société en tant que moment particulier. ³ Si le prolétariat annonce la dissolution de l¹ordre des choses traditionnel, il ne fait qu¹exprimer le secret de sa propre existence puisqu¹il est la dissolution effective (faktische Auflosung) de cet ordre de choses. En réclamant la négation de la propriété privée, il se borne seulement à élever au rang de principe de la société ce que la société avait déjà érigé en principe pour lui, c¹est-à-dire ce qui se trouvait déjà personnalisé en elle-même sans intervention de sa part, comme résultat négatif (negatives Resultat) de la société [4]. ² Dès lors plus la révolte ouvrière chemine sur ce terrain pratique et matériel, plus elle en vient à acquérir un caractère théorique et conscient. ³ Qu¹on se rappelle la chanson des tisserands, ce mot d¹ordre hardi de lutte où les foyers, les usines, les districts ne sont pas nommés une seule fois, mais où le prolétariat proclame son antagonisme envers la société de la propriété privée, de façon claire, tranchante, puissante et sans préjugés. La révolte de Silésie commence exactement là où s¹étaient terminées les révoltes des travailleurs français et anglais, c¹est-à-dire à la prise de conscience de ce qui constitue l¹essence du prolétariat (mit dem Bewusstsein über das Wesen des Proletariats) [5]. ² Dans l¹Idéologie allemande, on partira du principe ³ que les individus ne forment une classe que dans la mesure où ils doivent conduire une lutte commune contre une autre classe ². Et cette loi générale rencontre sa dernière application particulière la plus achevée dans la société moderne. ³ D¹un côté la totalité des forces productives qui ont atteint une forme objective pour ainsi dire, et qui ne sont plus pour les individus eux-mêmes les forces des individus, mais celles de la propriété privée, et donc des individus dans la seule mesure où ils sont des propriétaires privés... De l¹autre côté, et s¹opposant à ces forces productives, la majorité des individus dont ces forces ont été détachées, qui se trouvent donc dépouillés de toute vie possédant un contenu réel, et qui sont donc devenus des individus abstraits et par là, et uniquement par là, mis en condition d¹entrer en tant qu¹individus en relation les uns avec les autres (miteinander in Verbindung). ² Le seul lien qui les relie encore aux forces productives et à leur propre existence, à savoir le travail, a perdu en celles-ci toute parcelle de manifestation personnelle. Leur ennemi ce n¹est donc pas seulement le capitaliste, c¹est aussi le travail lui-même. Leur lutte s¹avère attaquer d¹emblée le rapport social dans son ensemble. Tels sont les ³ prolétaires d¹aujourd¹hui ² : une classe qui ³ en tant qu¹elle supporte tout le poids de la société ² est ³ contrainte de combattre de la façon la plus radicale toutes les autres clâsses ² ; une classe ³ qui constitue la majorité de tous les membres de la société, et chez qui se met en mouvement la conscience de la nécessité d¹une révolution qui aille au fond des choses (einer gründlichen Revolution) ². ³ Dans toutes les révolutions antérieures le mode (Art) d¹activité restait inchangé il s¹agissait seulement d¹une autre distribution de cette activité, d¹une nouvelle répartition du travail entre d¹autres personnes ; la révolution communiste par contre est dirigée contre le mode (Art) d¹activité antérieur, elle supprime le travail (die Arbeit beseitigt) et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes. ² Un passage biffé dans le manuscrit continuait après : ³ supprime le travail ² par une définition de celui-ci : ³ forme moderne de l¹activité sous laquelle la domination des... ² [6]. Marcuse tente de justifier la gravité de ces affirmations en prévenant qu¹apparaît ici l¹habituelle Aufhebung, qui conserve tout en supprimant, etc. Puis s¹apercevant de la banalité de l¹explication, il songe alors à supprimer cette catégorie d¹avenir qu¹est le non-travail, pour réintroduire la vieille idée de philistin réactionnaire qu¹est celle du bonheur. Cela mis à part, l¹analyse se conclut de la sorte : aussi bien pour la production massive de cette conscience communiste que pour la réussite de la chose elle-même, il faut une transformation de la masse des hommes, qui ne peut se faire que dans un mouvement révolutionnaire en acte. ³ La révolution n¹est pas seulement nécessaire parce que la classe dominante ne peut être abattue que de cette façon, mais aussi parce que la classe qui l¹abat (die stürzende Klasse) ne parviendra à se débarrasser de toute la vieille ignominie que dans une révolution... ² La lutte théorique menée contre Proudhon fait accomplir un remarquable saut à l¹analyse marxienne de ces problèmes. Ce n¹est pas par hasard si Misère de la Philosophie contient les premières définitions importantes du concept de classe par Marx, même si elles ne sont pas encore satisfaisantes. Les rapports de production, au milieu desquels la bourgeoisie se meut, ne présentent pas un visage univoque, simple, mais bien un visage équivoque, double : les mêmes rapports de production produisent la richesse, mais produisent en même temps la misère ; on a un développement des forces productives, mais aussi celui d¹une force productive de répression ; c¹est-à-dire qu¹il y a production ³ d¹une richesse bourgeoise, ou richesse de la classe bourgeoise, à la seule condition de détruire continuellement la richesse des membres qui font partie de cette classe, et de donner naissance à un prolétariat qui s¹accroît d¹heure en heure ². C¹est dans ces conditions que se développe une lutte entre la classe prolétaire et la classe bourgeoise ; et cette lutte possède sa propre histoire, son propre développement, une série de phases de transition. ³ Avant d¹être ressentie par les deux parties, reconnue, évaluée, comprise, admise et proclamée à haute voix, elle ne se manifeste au départ qu¹à travers des conflits partiels et éphémères, à travers des épisodes de subversion. ² Mais le développement de l¹industrie moderne porte nécessairement en son sein des coalitions ouvrières. C¹est sous cette forme en effet qu¹avaient toujours eu lieu les premières tentatives des ouvriers de s¹associer entre eux. Les économistes et les socialistes se trouvent alors d¹accord pour dire aux ouvriers de ne pas se coaliser. ³ La grande industrie rassemble dans un même lieu une foule de gens, inconnus les uns aux autres, que la concurrence divise tout autant que l¹intérêt. Mais pour maintenir leur salaire, cet intérêt qu¹ils ont en commun contre leur patron, ils s¹unissent autour d¹un même mot d¹ordre de résistance : coalition. Ainsi la coalition possède toujours un double objectif : faire cesser la concurrence entre les ouvriers pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier objectif de la coalition se bornait au maintien du salaire, au fur et à mesure que les capitalistes s¹unissent à leur tour dans le but de les réprimer, les coalitions, tout d¹abord isolées, se constituent en groupes et face à un capital toujours uni, le maintien de ces associations devient pour les ouvriers plus nécessaire encore que celui du salaire. ² Au cours de cette lutte, ³ une véritable guerre civile ², tous les éléments qui seront nécessaires pour la future bataille se trouvent réunis et développés. Une fois arrivée à ce stade, l¹association acquiert un caractère politique. ³ Les conditions économiques avaient commencé par transformer la masse de la population du pays en ouvriers. La domination du capital a créé dans cette masse des intérêts communs, une situation commune. Ainsi cette masse est déjà une classe quand elle affronte le capital, mais elle ne l¹est pas encore à ses propres yeux. C¹est dans la lutte... que cette masse se réunit, et se constitue en classe pour elle-même. Or la lutte d¹une classe contre une classe est une lutte politique. ² Portée à sa plus haute expression, cette lutte politique, classe contre classe, entre le prolétariat et la bourgeoisie, ³ constitue une révolution totale ². Et ³ faut-il s¹étonner qu¹une société fondée sur l¹opposition des classes, aboutisse à une contradiction brutale, et ait pour ultime conclusion un combat au corps à corps ? ² Lutter ou mourir, la lutte sanglante ou rien : tel est ³ le dernier mot de la science sociale... ². Lorsque le deuxième Congrès de la Ligue des communistes confie à Marx et à Engels la tâche d¹élaborer le Manifeste, Marx a donc déjà dans la tête tout son contenu. A la révolution bourgeoise de février, répond, telle une fusillade, le programme de la révolution prolétarienne. ³ A la place de la vieille devise de la Ligue : Tous les hommes sont frères, est lancé un nouveau cri de guerre : Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ² [7] Trop d¹intellectuels, d¹universitaires dits ³ sérieux ², sont disposés à la rigueur à admirer le Marx scientifique du Capital, mais ferment les yeux et font les dégoûtés devant les pages crues et toutes politiques du Manifeste. Celui-ci demeure pour nous un modèle d¹intervention pratique du point de vue ouvrier dans la lutte de classe. Ce cri de guerre dont parle Engels n¹est pas seulement le mot d¹ordre final, il préside à l¹élaboration même de l¹ensemble du texte. ³ La bourgeoisie n¹a pas seulement fabriqué les armes qui la mettront à mort ; elle a aussi engendré les hommes qui porte ront ces armes : les ouvriers modernes, les prolétaires. ² Parce que c¹est la classe de tous ceux qui sont obligés de se vendre par petits morceaux, qui vivent tant qu¹ils trouvent du travail, et qui trouvent du travail tant que leur travail accroît le capital. Ainsi le prolétariat passe par différents stades de développement. Mais ³ sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence ². Tout d¹abord les ouvriers, un par un, puis ceux d¹une usine, c¹est-à-dire ceux d¹une catégorie donnée, dans un lieu donné, luttent contre le bourgeois qui les exploite directement. A ce stade les ouvriers forment une masse dispersée sur tout le pays et divisée par la concurrence. En tant que masse, ils se trouvent déjà unis, non pas en raison de leur propre initiative, mais en raison de celle de la bourgeoisie qui pour atteindre ses propres fins politiques ³ doit mettre en mouvement le prolétariat dans son ensemble ². C¹est la longue période historique durant laquelle les prolétaires ne se battent pas contre leurs ennemis, mais contre les ennemis de leurs ennemis. Le mouvement de l¹histoire se concentre dans son ensemble entre les mains de la bourgeoisie. Toutes les victoires sont des victoires de la bourgeoisie. Mais avec le développement de l¹industrie, le prolétariat se multiplie, se concentre, se nivelle à l¹intérieur, s¹unifie ; sa force grandit énormément, et avec elle la conscience de cette force. Le conflit qui opposait individuellement le bourgeois à l¹ouvrier, disparaît. Il est remplacé par un affrontement ouvert entre les deux classes. Les ouvriers forment des coalitions, ils s¹unissent en associations et lancent, grâce à ces dernières, la lutte depuis ses premières manifestations jusqu¹à la violence pure et simple du soulèvement. De temps à autre ils remportent la victoire, mais il ne s¹agit toujours que de victoires momentanées. ³ Le véritable résultat de leur lutte n¹est pas leurs succès immédiats, mais l¹extension de plus en plus grande que prend l¹union des ouvriers. ² Les luttes locales se relient entre elles, et se concentrent en une seule lutte de classe contre la bourgeoisie d¹une nation. ³ Mais toute lutte de classe est une lutte politique. ² C¹est ainsi que naît le problème d¹une ³ organisation des prolé taires en classe et donc en parti politique... ². Ce n¹est qu¹à ce moment-là que le programme théorique de la révolution devient réalisable pratiquement. Pour l¹existence et la domination de la classe bourgeoise, la condition la plus importante c¹est l¹accumulation de la richesse entre les mains de propriétaires privés ainsi que la formation et l¹accroissement du capital. Mais ³ le travail salarié est la condition du capital ². Le progrès de l¹industrie, dont la bourgeoisie est le vecteur involontaire et passif, amène nécessairement les ouvriers à s¹associer entre eux dans une ³ union révolutionnaire ². Avec le développement de la grande industrie, la bourgeoisie se voit couper l¹herbe sous le pied sur le terrain même où elle produit et s¹approprie les produits. ³ Elle produit avant tout ses propres fossoyeurs (Sie produziert vor allem ihre eigenen Totengräber). ² Plus d¹une fois Marx aussi bien qu¹Engels font allusion à ³ l¹événement décisif ² qui se produit à Paris le 13 juin 1849. Cela fait bientôt un mois que l¹expérience de la Neue Rheinische Zeitung s¹est terminée par une ³ glorieuse défaite ² pour tous les deux. L¹expérience du journal politique a pris fin. Marx est à Paris. C¹est de là qu¹il écrit à Engels, alors volontaire à Kaiserslautern dans les troupes de Willich : ³ A Paris, on n¹a jamais été aussi près que maintenant d¹une éruption colossale du cratère révolutionnaire. ² Le 11 juin, Ledru-Rollin, le chef de la Montagne, réclame à la chambre la mise en accusation de Bonaparte ainsi que de son ministère pour violation de la constitution. La tentative est celle, classique depuis la Convention, d¹une insurrection parlementaire, ³ une insurrection dans les limites de la simple raison ². Le but : celui qu¹a toujours eu la petite-bourgeoisie démocratique : ³ briser la puissance de la bourgeoisie sans déchaîner le prolétariat ou sans le laisser apparaître autrement qu¹au second plan ² : il faut utiliser le prolétariat ³ sans que cela devienne dangereux ² [8]. Dans ces conditions il est naturel que le mot d¹ordre : vive la constitution ! n¹ait d¹autre signification que : à bas la révolution ! Les délégués des associations secrètes des ouvriers, consultés, font la seule chose qu¹il était raisonnable de faire à ce moment-là : ils obligent la Montagne à se compromettre, ils la poussent à sortir des limites de la lutte parlementaire, au cas où l¹acte d¹accusation serait repoussé. C¹est effectivement le cas. Mais lorsque, au matin du 13 juin, ils lisent sur les journaux socialistes la Démocratie et la Réforme la ³ proclamation au peuple ², c¹est-à-dire l¹appel des petits-bourgeois aux prolétaires pour qu¹ils se soulèvent, ils refusent d¹y répondre et assistent passivement à la défaite grotesque des démocrates. ³ Durant toute la journée du 13 juin, le prolétariat maintient le même comportement d¹observateur sceptique en attendant une bataille serrée et irréparable entre la Garde Nationale démocratique et l¹armée, pour garder la possibilité de se jeter ensuite dans la lutte et de pousser la révolution au-delà de l¹objectif petit-bourgeois qui lui était assigné... Les ouvriers parisiens avaient tiré la leçon de l¹école sanglante de Juin 1848. ² Mais le choc ne se produisit pas. Les troupes régulières s¹avancèrent baïonnettes en tête contre le cortège pacifique des gardes nationaux désarmés. Ce fut seulement de Lyon que partit le signal d¹une sanglante insurrection ouvrière, signal qui ne fut pas repris. Mais dans cette ville, ³ la bourgeoisie industrielle et le prolétariat industriel se trouvaient tout de suite face à face ² et, ³ à la différence de Paris, le mouvement ouvrier ne se déroule ni ne se détermine en fonction du mouvement général. ² Dans toutes les autres provinces, où le tonnerre gronde, le feu ne prend pas ; ³ ce fut un éclair de chaleur ² ! Dès le 29 du même mois, Marx écrivait sur le Volksfreund : ³ Le 13 juin globalement n¹est que la revanche du mois de juin 48. Le prolétariat avait alors été abandonné par la Montagne, cette fois-ci, c¹est la Montagne qui a été abandonnée par le prolétariat. ² [9] ³ Si le 23 juin 1848 avait été l¹insurrection du prolétariat révolutionnaire, le 13 juin 1849 a été celle des petits-bourgeois démocrates, et chacune de ces insurrections a été l¹expression classique et pure de la classe qui l¹avait faite. ² Le point de départ en était toujours juin 48 : ³ L¹événement le plus grandiose de l¹histoire des guerres civiles en Europe (10) [10]. ² On avait, d¹un côté, ³ l¹aristocratie financière, la bourgeoisie industrielle, les couches moyennes, les petits-bourgeois, l¹armée, la racaille organisée en garde mobile, les intellectuels (die geistigen Kapazitäten) , les prêtres, la population rurale ². De l¹autre, le prolétariat ³ qui n¹avait que lui-même à ses côtés ². La république bourgeoise l¹emporta. ³ Avec cette défaite le prolétariat se retire dans les coulisses (in den Hintergrund) de la scène révolutionnaire. ² Il cherche à réoccuper le devant de la scène chaque fois que le mouvement semble prendre un nouvel élan, mais il le fait avec de moins en moins d¹énergie, et de moins en moins de succès. Dès que l¹une des couches sociales qui le domine est agitée de ferments révolutionnaires, le prolétariat établit des liens avec elle, et est amené de la sorte à partager toutes les défaites que subissent les divers partis les uns après les autres. Les représentants les plus en vue du prolétariat sont peu à peu victimes des tribunaux ; ils sont remplacés par des personnages de plus en plus équivoques. Le mouvement ouvrier officiel s¹abandonne à des expériences doctrinaires, des banques publiques de change, des associations secrètes : ainsi ³ il renonce à transformer le vieux monde par les grands moyens collectifs (Gesamtmitteln) qui lui sont propres ² ; il cherche à réaliser l¹émancipation des ouvriers ³ en se moquant de la société, de façon privée... et ainsi il va nécessairement au-devant de l¹échec ². Face à la république bourgeoise, qui s¹est désormais manifestée comme n¹étant rien de plus que ³ le despotisme absolu d¹une classe sur les autres classes ², naît le besoin urgent d¹une coalition des petitsbourgeois avec les ouvriers. ³ On émousse la pointe révolutionnaire des revendications sociales du prolétariat en leur donnant une tournure démocratique. L¹on ôte aux prétentions démocratiques de la petite-bourgeoisie leur caractère purement politique et l¹on met en relief leur pointe socialiste. Et ainsi va la démocratie sociale (Sozial-Demokratie). ² Dès lors l¹objectif révolutionnaire devient ³ la transformation de la société par la voie démocratique ². Tout cela comme prélude aux événements de juin 1849, et tout autant pour les expliquer. ³ Le prélude retentissant qui annonçait la bataille se perd en un faible murmure dès que celle-ci devrait commencer ; les acteurs cessent de se prendre au sérieux, et l¹action échoue lamentablement. ² L¹aversion réelle et profonde que le prolétariat de juin 1848 éprouve à l¹égard de la petite-bourgeoisie est plus forte que toutes les proclamations ³ de grands intérêts communs ². Et pour la première fois, un mouvement autonome de classe des prolétaires et des ouvriers échappe au contrôle et aux prévisions de la logique démocratique formelle. ³ Les démocrates reconnaissent avoir en face d¹eux une classe privilégiée, tandis qu¹eux-mêmes, ainsi que tout le reste de la nation qui les appuie, constituent le peuple. Ce qu¹ils représentent, c¹est le droit du peuple ; ce qui les intéresse c¹est l¹intérêt du peuple. Ils n¹ont donc pas besoin, avant d¹engager une lutte, d¹éprouver les intérêts et les positions des différentes classes. Ils n¹ont pas besoin non plus de jauger exactement l¹état de leurs propres forces. Ils n¹ont qu¹à lancer le signal pour que le peuple se lance contre les oppresseurs avec toutes ses ressources inépuisables. ² Mais voici que, dans les faits, ³ leurs intérêts se révèlent être inintéressants ² et ³ leur force impuissante ² ; le peuple indivisible s¹est divisé en deux camps ennemis. ³ Das unteilbare Volk in verschiedene feindliche Lager spalten. ² A partir de ce moment-là, tout soulèvement du peuple est conditionné par les mouvements de la classe ouvrière. Les masses populaires ne possèdent plus d¹indépendance vis-à-vis des ouvriers. Sans lutte ouvrière, il n¹y a même plus de lutte du peuple. Sans la force des ouvriers, les chefs du peuple sont impuissants. La démocratie sociale vient de perdre pour toujours son autonomie politique : désormais elle sera ou bien une fonction du capital ou bien un instrument utilisé grossièrement et délibérément par le pouvoir ouvrier. Ce que Marx appelle ³ l¹effondrement des illusions démocratiques ² n¹est pas un fait objectif qui aurait suivi la défaite de 1848, mais bien une initiative qu¹ont prise subjectivement, à l¹égard de leurs vieux et faux alliés, ces mêmes ouvriers qui avaient été défaits Telle est la signification du 13 juin 1849, lorsque pour la première fois le refus de la lutte démocratique, la riposte passive des ouvriers à l¹invitation petite-bourgeoise de limiter leurs revendications à ce qui rentre dans la démocratie, apparaissent comme des formes spécifiques de la lutte ouvrière, Marx ne commet donc pas une erreur ­ comme l¹ont soutenu Maenchen-Helfen et Nicolajesvski ­ c¹est plutôt un autre fruit de sa lucidité et de ³ son intelligence analytique ² précisément, lorsqu¹il porte le jugement suivant aux lendemains des événements décisifs de 1849 à Paris : ³ Aussi fâcheux que l¹état de choses actuel soit pour notre situation personnelle, j¹appartiens pourtant au nombre des "satisfaits". Les choses marchent très bien et le Waterloo que la démocratie officielle vient de subir doit être considéré comme une victoire. ² [11] Lénine devait reprendre ce passage à sa façon et pour les besoins de sa propre lutte. Dans la préface à l¹édition russe des Lettres de Marx à Kugelmann, il ne se borne pas à souligner l¹approbation enthousiaste de Marx à la nouvelle insurrection des ouvriers parisiens, qu¹on trouve dans la lettre du 12 avril 1871 et qui devrait figurer, selon lui, sur la table de chevet de tout révolutionnaire, ³ de tout ouvrier russe sachant lire ², Il souligne également, à côté de cela, un autre élément. ³ Bien entendu, Kugelmann répond à Marx en manifestant un certain scepticisme et en en signalant le manque absolu de perspectives et en opposant le réalisme au romantisme ; il comparaitpourun peu la Commune ­ une insurrection ­ à la manifestation pacifique du 13 juin 1849 à Paris. Immédiatement (le 17 avril 1871) Marx reprend Kugelmann en des termes sévères. ² Lénine poursuit : ³ En septembre 70, Marx qualifie l¹insurrection de folie. Mais quand les masses se soulèvent, Marx veut les accompagner, en tirer les leçons avec elles au cours de la lutte, et ne pas se contenter de décréter des instructions bureaucratiques. Il sait que tenter de déterminer à l¹avance les perspectives avec une précision absolue serait du charlatanisme et de la pédanterie réconfortante. Il place au-delà de tout le fait que la classe ouvrière fait l¹histoire universelle en agissant elle-même, héroïquement et avec abnégation. Marx considérait l¹histoire du point de vue de ceux qui la font... Il se rendait compte qu¹il y a dans l¹histoire des moments où la lutte désespérée des masses, quand bien même elle s¹est engagée sans perspectives, est nécessaire pour leur éducation ultérieure et pour les préparer à la lutte suivante. ² [12] Marx reprend donc sévèrement Kugelmann : ³ Je ne parviens absolument pas à comprendre comment tu peux comparer des manifestations petites-bourgeoises à la 13 juin 1849 avec la lutte qui se déroule actuellement à Paris. Il serait trop commode de faire l¹histoire universelle, si l¹on acceptait de ne livrer bataille que si l¹on est sûr d¹en sortir victorieux. ² [13] Les conditions de l¹affrontement n¹étaient certes pas favorables aux ouvriers, avant tout en raison de la présence des Prussiens en France. ³ La racaille bourgeoise de Versailles ² le savait. ³ C¹est pourquoi elle mit les Parisiens dans l¹alternative de devoir choisir entre accepter la bataille et succomber sans combat. Dans le second cas la démoralisation de la classe ouvrière aurait été une catastrophe beaucoup plus grave que la perte d¹un nombre quelconque de têtes. Grâce à la lutte de Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État est entrée dans une phase nouvelle. Quel qu¹en soit le résultat immédiat, c¹est un point de départ d¹une importance historique universelle qui a été acquis. ² Tous les conseils politiques que Marx prodigua aux communards vont dans le sens d¹une lutte plus résolue, plus tranchante, plus violente et qui prenne l¹ennemi davantage à l¹improviste. Depuis le ³ On n¹a pas voulu commencer la guerre civile ² et ³ s¹ils succombent, la faute en incombera seulement à leur bonhomie ² jusqu¹au ³ il fallait marcher tout de suite sur Versailles ² [14], qui reviendra par la suite dans chaque lutte décisive, dans chaque affrontement direct, comme le mot d¹ordre que le point de vue révolutionnaire des ouvriers saura opposer aux appels opportunistes à la modération de leurs dirigeants de toujours. En effet, il ne faut pas s¹imaginer que le refus passif de se battre pour des revendications démocratiques soit la seule forme spécifique de la lutte ouvrière. Il ne constitue que l¹une de ces formes. Celle qui la suit toujours immédiatement est le refus actif de se laisser battre sans engager bataille. Et ceci comporte toujours la recherche, quel qu¹en soit le prix, d¹un affrontement ouvert, sur le terrain de la lutte de masse. Dans le premier cas on laisse les diverses fractions de la classe des capitalistes régler entre elles leurs propres comptes en suspens : on ménage la force ouvrière et on la garde intacte pour pouvoir la faire jouer à un stade plus avancé de la lutte. Il n¹existe pas à ce moment-là, du côté ouvrier, de revendications. Dans le second cas le réglement de comptes se situe directement entre ouvriers et grand capital : à cette occasion c¹est la totalité du potentiel de lutte accumulé jusqu¹alors qui entre en jeu, et le degré de violence ne dépend dans ces conditions que de sa quantité et de son organisation. Une seule revendication est mise en avant qui nie toutes les autres et qui par conséquent se nie également avec elles : il ne s¹agit plus en effet d¹une revendication subjective des ouvriers, mais d¹un simple vecteur historique nécessaire à leur existence et à leur présence en tant que classe. Dans l¹Adresse Inaugurale à la Première Internationale de 1864, Marx indiquait que ³ le grand but de la classe ouvrière est devenu la conquête du pouvoir politique ². L¹importance de l¹expérience de la Commune, ³ l¹action la plus glorieuse de notre parti depuis l¹insurrection de juin ², et ³ la première révolution où la classe ouvrière a été reconnue ouvertement comme la seule classe capable d¹initiative sociale ² se situe plutôt dans la première réalisation globale de cet objectif que dans les modes particuliers selon lesquels elle a organisé son pouvoir. On considère d¹ordinaire que les écrits de Marx sur la Commune font partie eux aussi de ses ¦uvres ³ historiques ². On oublie que ce sont des Adresses du Conseil Général de l¹Association Internationale des Ouvriers à propos de la guerre civile en France. La définition de la Commune comme ³ gouvernement de la classe ouvrière ² et comme ³ la découverte finalement de la forme politique grâce à laquelle on pouvait réaliser l¹émancipation économique du travail ², n¹est pas un compte rendu empirique et encore moins un jugement historique, c¹est simplement un mot d¹ordre politique. Le prolétariat des premières ¦uvres de Marx, la force qui détruit le vieux monde, est devenu ici la classe ouvrière qui arrache froidement des mains des capitalistes l¹arme offensive du pouvoir. La forme politique a changé, la composition sociale s¹est transformée, le poids économique qui pèse sur les structures s¹est déplacé et a crû, le niveau des luttes a fait plusieurs bonds en avant ; tout cela s¹est produit au sein de ce cratère révolutionnaire en éruption permanente qu¹est la classe des ouvriers. Mais l¹objectif, le but, le programme avec lesquels affronter et abattre le vieux monde putride qui n¹a pas changé depuis et qui, au contraire, ne fait qu¹un avec les formes sociales et l¹appareil de pouvoir les plus modernes du capital, tout cela n¹a pas changé dans le passage des prolétaires aux ouvriers et démontre autre chose : à savoir que sur le terrain politique il se produit également et doit se produire aussi le cheminement inverse : celui qui remonte des formes ouvrières et modernes de lutte de classe jusqu¹à ses formes grossières et prolétariennes, si l¹on ne veut pas rester prisonnier cette fois-ci du pur jeu des apparences d¹une évolution concertée et ³ conflictuelle ² des rapports entre les deux classes ennemies. Ce qui unifie les différentes formes de lutte, c¹est toujours précisément l¹objectif, le but, le programme. C¹est cela qui ne change pas et ne peut pas changer au milieu de tant de changements. Sur ce point, Marx répétait presqu¹à la lettre en 1871 ce qu¹il avait dit en 43. ³ La classe ouvière n¹attendait pas des miracles de la Commune. Elle ne possède pas de belles utopies qu¹on peut introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle la forme la plus haute de société à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en raison même de ses facteurs économiques, elle devra passer par de longues luttes, et par une série de processus historiques qui transformeront les circonstances comme les hommes. La classe ouvrière n¹a pas à réaliser les idéaux, mais à libérer les éléments de la société nouvelle que porte en elle la vieille société bourgeoise décadente. ² Ainsi lorsque dans l¹après-midi du 13 juin les membres les plus actifs du prolétariat assistent en badauds au cortège des démocrates, ou lorsque au matin du 19 mars 1871, ³ les hommes obscurs du comité central se retrouvèrent seuls à gouverner Paris ², on a là deux formes opposées mais spécifiques de lutte de la classe ouvrière, deux modèles limites entre lesquels vient prendre place une série infinie, extraordinairement variée et s¹enrichissant toujours de nouvelles inventions ³ techniques ² qui ont trait aux modes d¹application pratique de ces formes élémentaires qui demeurent, en tant que telles, l¹expression la plus achevée de l¹antagonisme ouvrier au niveau politique. Pour reconstruire, comme nous tentons de le faire, le point de vue ouvrier, l¹analyse des formes de lutte constitue une étape importante, où il faudra s¹arrêter longtemps en menant des recherches particulières. Une fois éliminé le problème de savoir ce que les ouvriers se proposent comme but, on ne peut comprendre ce qu¹est la classe ouvrière, sans examiner comment elle lutte. [1] La Sainte Famille, Éd. Soc. p. 47. [2] Ibidem, p. 46. [3] Marx à Ruge, septembre 1843. Correspondance, Éd. Soc. t., I, p. 298. [4] Contribution à la Critique de ³ la Philosophie du Droit ² de Hegel, Introduction. Traduct. modifiée. In Critique du droit politique hégélien (Annexe) Éd. Soc. 1975, p. 211. [5] Worwärts, 10 août 1844. [6] Werke, vol. 3, p. 70. Cf. Idéologie Allemande ; Éd. Soc. p. 68. [7] Engels, Contribution à l¹histoire de la Ligue des Communistes. [8] Marx, les Luttes des Classes en France 1848-1850. Éd. Soc. Inter., Paris, 1936, p. 109. [9] Voir l¹article ³ Der 13 Juni ² in Werke, vol. 6, pp. 527-528. [10] Marx, le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte. [11] Marx à Weydemeyer, 11 août 1849. Cf. Correspondance Marx-Engels, t. II, Éd. Soc. p. 24. [12] Lénine, ‘uvres, vol. 12. [13] Lettre du 17 avril 1871. [14] Lettre du 12 avril précisément.