[Cip-idf]Voil à enfin "Le travail comme non-capital" de Mario Tronti !

From : yotogui@... , the 26th November 2004 12:58
  • 2004-11-26 12:58:21 — yotogui@... - [Cip-idf]Voil à enfin "Le travail comme non-capital" de Mario Tronti !

Toutes mes confuses, erreur initiale d'url ici réparée : http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=1796 Ce texte est inclus dans le chapitre d¹Ouvriers et Capital intitulé "Premières thèses", dont il constitue le neuvième point. La première édition d¹Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi. La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois. Le travail comme non-capital par  Mario Tronti  C¹est Marx qui a utilisé les termes d¹Angriffskraft (force offensive) de la classe ouvrière et de Widerstandskraft (force défensive) du capital. [1] Il faut remettre en circulation cette terminologie dans la lutte actuelle. Car elle contient ce renversement stratégique qui n¹a été réalisé en pratique qu¹une seule fois depuis Marx, et qu¹on a relégué, depuis Lénine, aux archives, tant dans la pratique qu¹en théorie. Si l¹on veut arriver à comprendre comment un tel renversement peut de nouveau se trouver à l¹¦uvre dans la forme que revêtent les luttes actuelles, il convient de pousser à fond cette tentative de reconstitution des mouvements réels des forces aux prises. Tenons pour acquis cependant le point suivant que certains sont disposés à la rigueur à admettre en théorie, mais que personne n¹est prêt à envisager dans ses conséquences : il y a d¹abord le travailleur libre et pauvre, donc le prolétariat comme ³ parti de la destruction ², puis la marchandise force de travail, donc l¹ouvrier individuel comme producteur en puissance, enfin la force sociale du travail productif en acte, et partant, la classe ouvrière dans le procès de production ; tel se présente, tour à tour, conceptuellement et historiquement (begrifflich und geschichtlich), le véritable élément dynamique du capital, et la cause première du développement capitaliste. En ce sens l¹Arbeitskraft n¹est pas seulement une marchandise-objet qui passe des mains des ouvriers à celle du capital ; c¹est une force active qui passe d¹autant plus de la classe ouvrière à celle des capitalistes que le développement va de l¹avant. L¹éloge de Marx de l¹activité incessante et puissante déployée par la bourgeoisie pour être interprétée correctement, doit être rapportée à la menace des prolétaires qui la talonnait. La charge de dynamisme fébrile qui semble animer le capital à tous les moments de son histoire, n¹est rien d¹autre en réalité que la poussée agressive des mouvements de classe qui le travaillent de l¹intérieur. L¹image schumpetérienne du chef d¹entreprise plein d¹initiatives novatrices, nous aimons la retourner en celle de l¹initiative permanente des luttes des masses ouvrières. A travers ce passage, l¹Arbeitskraft peut et doit devenir Angriffskraft. Le passage, politique, cette fois, de la force de travail à la classe ouvrière. C¹est dans les Grundrisse que Marx fait preuve de la meilleure compréhension de ce problème. Et cela peut-être pour une simple raison formelle : n¹étant gêné ni par la nécessité d¹agencer très strictement les arguments, ni par celle de surveiller la langue dans laquelle il les exposait, alors qu¹il travaillait pour lui-même et sans aucun souci de publication, il progresse plus librement dans ses découvertes fondamentales et trouve ainsi des points plus nouveaux que ceux que l¹on rencontre dans ses ¦uvres achevées à commencer par la Contribution à la Critique de l¹Économie Politique et par le Livre I du Capital. Il en résulte que, politiquement, les Grundrisse ­ ce monologue intérieur que Marx établit entre son époque et lui-mêmesont un livre plus en avance que les deux autres, un texte qui amène plus directement, à travers des pages inattendues et toutes pratiques, à des conclusions politiques d¹un nouveau genre. Examinons par exemple comment Marx, avant d¹arriver au concept de travail vivant et donc avant de s¹attaquer à l¹origine du rapport d¹échange entre capital et travail, pose le problème en ces termes : was ist unter ³ Gesellschaft ² zu verstehen. ³ Rien n¹est plus faux que la façon dont les économistes, ainsi que les socialistes, considèrent la société et son rapport avec les conditions économiques. ² Ainsi Proudhon ne voit aucune différence, pour la société, entre capital et produit. Mais la différence entre produit et capital ne tient-elle pas au fait que le produit, comme capital, exprime une relation déterminée, caractéristique d¹une forme historique de la société ? ³ Considérer ainsi les choses du point de vue de la société, cela signifie tout simplement négliger les différences qui, précisément, expriment le rapport social (rapport de la société bourgeoise). La société ne se compose pas d¹individus ; elle exprime la somme des rapports et des conditions dans lesquelles se trouvent ces individus les uns vis-à-vis des autres . ² [2] Cette définition de la société est importante si l¹on veut caractériser la substance sociale, commune à toutes les marchandises, comme s¹il s¹agissait d¹individus singuliers. Leur substance commune ne peut plus être leur contenu matériel spécifique, ni leur détermination physique individuelle ; ce doit être au contraire leur forme sociale précisément, le fait d¹être le produit d¹un rapport social. Mais cette forme ­ pour autant qu¹elle est valeur et quantité déterminée de travail ­ ³ on ne peut en parler que si l¹on cherche ce qui s¹oppose au capital ². [3] La substance commune à toutes les marchandises, c¹est le fait qu¹elles sont toutes socialement du travail objectivé. ³ Le seul travail qui se distingue dès lors du travail objectivé, c¹est le travail non objectivé, c¹est-à-dire celui qui est en train de s¹objectiver, le travail sous sa forme subjective. On peut également opposer le travail objectivé, c¹est-à-dire celui qui est présent dans l¹espace en tant que travail passé (vergangne) , au travail présent dans le temps. Pour être présent dans le temps et vivant, il ne peut être qu¹un sujet vivant (lebendiges Subjekt), en existant comme faculté et possibilité, donc comme ouvrier (als Arbeiter [4]). ² Nous avons déjà vu que, dans les Fragments de la version primitive de la Contribution à la Critique de l¹Economie Politique, qui datent de la même période que les Grundrisse, Marx ne dira plus synthétiquement : ³ Le seul élément qui s¹oppose au travail objectivé (vergegensändlichte), c¹est le travail non-objectif (ungegenständliche), c¹est-à-dire le travail subiectif ( subjektive) ². [5] Le travail subjectif opposé au travail objectivé, le travail vivant opposé au travail mort, voilà quelle est l¹opposition du travail au capital : le travail en tant que non-capital (die Arbeit als das Nicht-Kapital). Ses caractéristiques fondamentales sont au nombre de deux, et toutes deux montrent toujours le travail comme négation de quelque chose, comme un Nicht au c¦ur d¹un réseau de rapports sociaux positifs, qui contient en lui la possibilité de leur développement comme celle de leur destruction . [6] ³ En tant que non-capital, le travail ales caractéristiques suivantes : a) il n¹est pas du travail objectivé. Il a donc tout d¹abord un rapport négatif. Il n¹est pas non plus matière première, ni instrument de travail, ni produit brut : le travail est séparé de tous les moyens et matières du travail et privé de tout objet extérieur. Le travail vivant est donc abstrait des éléments de sa propre réalité (il est par conséquent non-valeur) ; ce dépouillement complet, cette privation de toute objectivité font que le travail existe comme pure subjectivité. Le travail est la pauvreté absolue (absolute Armut) , non seulement parce qu¹il n¹a pas de richesse matérielle, mais parce qu¹il en est exclu. En d¹autres termes, le travail, en tant que non-valeur (Nicht-Wert), est simple valeur d¹usage objective ; sans un médiateur cette objectivité reste attachée à une personne : elle coïncide directement avec la personne du travailleur. Étant purement immédiate, cette objectivité est aussi non-objectivité immédiate. Autrement dit, l¹individu n¹a aucune objectivité en dehors de son existence immédiate. b) Il n¹est pas du travail objectivité et n¹a pas de valeur, ce qui engendre un rapport positif. Certes, le travail a d¹abord un rapport négatif à lui-même : il est le travail non objectivé, c¹est-à-dire sans objet ; il a donc une existence purement subjective. Mais si le travail n¹a pas d¹objet, c¹est une activité ; s¹il n¹a pas une valeur en lui-même, c¹est la source vivante de la valeur. La richesse générale est une réalité objectivée dans le Capital, mais elle existe comme possibilité générale (allgemeine Möglichkeit) pour le travail, et elle se forge dans l¹activité. ² Il n¹est nullement contradictoire - poursuit Marx ­ que ³ le travail ait d¹une part pour objet la pauvreté absolue, et d¹autre part pour sujet et activité la possibilité générale de la richesse ². Ou plutôt cela est totalement contradictoire, mais précisément en raison du fait que le travail en lui-même est la contradiction du capital. Et avant tout une contradiction en elle-même : du travail abstrait qui a une valeur d¹usage. Bien plus : travail pur et simple (schlechthin) qui est la seule valeur d¹usage qui s¹oppose purement et simplement au capital. C¹est-à-dire le travail en tant qu¹ouvrier : ³ totalement indifférent à la particularité de son travail ², bien qu¹il soit ³ capable de faire face à n¹importe quelle destination ². L¹intérêt de l¹ouvrier va toujours au travail en général, jamais au caractère déterminé que prend celui-ci. Ce caractère déterminé n¹est en effet une valeur d¹usage que pour le capital. Et c¹est pour cette raison précisément, que de même que le travail n¹est travail que dans la stricte mesure où il est opposition au capital, l¹ouvrier n¹est ouvrier que dans la stricte mesure où il est opposition au capitaliste. ³ C¹est pourquoi le capitaliste et l¹ouvrier se situent chacun à une extrémité opposée du rapport de production, et ce d¹autant plus nettement que le travail perd tout caractère de spécificité et d¹art (Kunstcharakter) ; le travail devient donc de plus en plus abstrait et indifférent, et l¹activité de l¹ouvrier de plus en plus mécanique et donc indifférente, à sa propre forme. L¹activité est purement formelle (formelle) ou ce qui revient au même purement substantielle (stoffliche), indifférente à sa forme, activité en générale. ² [7] Arbeitsprozess in das Kapital aufgenommen [8] : ³ Au travers de l¹échange avec l¹ouvrier, le capital s¹approprie le travail lui-même, qui devient l¹un de ses éléments constituants, et le travail se met à donner vie (befruchtende Lebendigkeit ) à des objets morts qui se contentent d¹être sans plus (nur daseiende und daher tote). ² A ce stade le capital ne peut plus continuer à s¹identifier passivement, en tant qu¹argent, au travail objectivé ; il doit établir un rapport actif, en tant que capital, avec le travail vivant, avec ³ le travail qui existe comme procès et comme activité ². Il est en fait cette différence qualitative entre la substance dont il est fait et la forme sous laquelle il se présente également comme travail. C¹est à la fois le procès de cette différenciation (Unterscheidung) et du dépassement (Aufhebung) de celle-ci : par ce moyen ³ le capital devient ainsi procès ². ³ Le travail est le levain jeté dans le procès productif qui entre ainsi en fermentation (zur Garung). D¹une part, la matière composant le capital doit être travaillée, c¹est-à-dire consommée par le travail ; d¹autre part, la pure subjectivité du travail ­ simple forme ­ doit être abolie (aufgehoben) et objectivée dans cette même matière (Material) du capital. Le rapport du capital avec le travail, du travail objectivé avec le travail vivant ne peut être en général que le rapport du travail avec sa propre objectivité, avec sa matière (Stoff). Dans ce rapport le capital se présente, lui, comme passivité face au travail, c¹est-à-dire que son existence passive (sein passives Dasein), en tant que substance particulière, entre en rapport avec le travail en tant qu¹activité formatrice... Entre le travail et la matière du capital, c¹est-à-dire le travail objectivé, il ne peut y avoir que deux rapports : celui de la matière première, c¹est-à-dire de la substance privée de forme, vis-à-vis du travail qui imprime une forme et un but à ce simple matériau ; et celui de l¹instrument de travail, moyen déjà matérialisé que l¹activité subjective glisse entre la matière première et elle-même, en s¹en servant comme d¹un guide (Leiter ). ² [9] Produktionsprozess als Inhalt des Kapitals. [10] ³ Dans le premier procès ­ l¹échange entre le capital et le travail ­, le travail en tant que tel, existant pour soi, est nécessairement incarné par l¹ouvrier. Il en va de même ici, dans le second procès ; le capital se présente, lui, comme une valeur existante pour elle-même, pour ainsi dire égocentrique (selstischer) (ce qui, dans l¹argent, est simple tendance). Mais, le capital existant pour lui-même, n¹est-il pas le capitaliste ? Divers socialistes affirment cependant qu¹ils ont besoin du capital, mais non des capitalistes. C¹est supposer que le capital n¹est qu¹une simple chose et non un rapport de production qui, réfléchi en lui, est le capitaliste. Certes, je peux séparer le capital de tel ou tel capitaliste et le faire passer en d¹autres mains. Mais, privé de son capital, il perd sa qualité de capitaliste. On peut donc distinguer le capital de tel capitaliste, mais on ne peut le distinguer du capitaliste qui, en tant que tel, fait face à l¹ouvrier. De même, tel ouvrier peut cesser lui aussi d¹être l¹être-pour-soi (das Fürsichsein) du travail ; par exemple s¹il hérite ou vole de l¹argent. Il cesse alors d¹être ouvrier. Car en tant que tel, il est uniquement du travail existant pour soi... En incorporant en lui du travail, le capital devient procès de production ; mais c¹est d¹abord un procès de production matériel : c¹est un procès de production en général, car il n¹y a pas de différence entre le procès de production du capital et le procès de production matériel en général. Sa forme déterminée a entièrement disparu. En échangeant une partie de sa substance (Sein) matérielle contre le travail, l¹existence (Dasein) matérielle du capital se scinde de l¹intérieur (dirimiert in sich) en objet et en travail : le rapport entre les deux constitue le procès de production, ou plus exactement le procès de travail. Nous retrouvons ici le procès de travail présupposé de la valeur qui en constitue le point de départ et qui, en raison de son abstraction et de sa substantialité pure, est commun à toutes les formes de production. C¹est donc ce procès de travail qui est maintenant repris par le capital et intériorisé : il se déroule désormais en son sein et représente son contenu. ² Surplusarbeitszeit : ³ S¹il fallait une journée de travail pour maintenir un ouvrier en vie pendant une journée de travail, le capital n¹existerait pas, parce que la journée de travail s¹échangerait contre son propre produit : le capital ne pourrait donc pas se valoriser, ni même se conserver. En effet l¹autoconservation du capital est aussi son autovalorisation. Si le capital devait, lui aussi, travailler pour vivre, il ne se conserverait pas du fait qu¹il est capital, mais en tant qu¹il est travail... En revanche, s¹il ne faut qu¹une demi-journée pour maintenir un ouvrier en vie pendant toute la journée de travail, on obtient directement la plus-value, puisque le capitaliste paie seulement le prix d¹une demi-journée. De son côté si l¹ouvrier n¹a besoin que d¹une demi-journée de travail pour vivre un jour entier, il lui suffit de travailler une demi-journée pour mener sa vie d¹ouvrier, la seconde moitié de la journée de travail, c¹est du travail forcé (Zwangsarbeit), du sur-travail. Ce qui, pour le capital, se présente (erscheint) comme plus-value, pour l¹ouvrier se présente exactement (erscheint exakt) comme sur-travail au-delà de ses besoins immédiats nécessaires à le faire vivre en tant qu¹ouvrier. Le grand rôle historique du capital est de produire ce sur-travail, temps superflu du point de vue de la simple valeur d¹usage, de la simple subsistance. ² En ce sens une détermination historique complète du capital présuppose : 1) des besoins suffisamment développés pour que le sur-travail, en sus de ce qui est nécessaire, soit devenu lui-même un besoin général ; 2) un caractère industrieux qui devient propriété commune sous la sévère discipline du capital ; 3) un développement si avancé des forces productives du travail que la possession et la conservation de la richesse générale ³ d¹un côté exigent un temps de travail moindre pour la société tout entière, et de l¹autre que la société du travail (Arbeitende Gesellschaft) ait instauré un procès scientifique en vue de sa reproduction sans cesse croissante, sans cesse plus riche ². Ainsi ³ cesse d¹exister le travail où l¹homme fait ce qu¹il pourrait laisser faire aux choses pour son compte... Dans sa course éperdue (rastlose Streben) à la forme générale de la richesse, le capital pousse le travail au-delà des limites de ses besoins naturels et crée de la sorte les éléments matériels pour le développement d¹une individualité riche, aussi universelle (allseitig) dans sa production que dans sa consommation, et dont le travail n¹apparaît plus comme travail, mais comme plein développement de l¹activité : sous sa forme immédiate, la nécessité naturelle y a disparu, parce qu¹à la place du besoin naturel a surgi le besoin produit historiquement (geschichtlich erzeugtes). C¹est pourquoi le capital est productif, autrement dit un rapport essentiel au développement des forces productives sociales. Mais il cesse de l¹être à partir du moment où le développement de ces forces productives trouve une barrière dans le capital lui-même ². Voilà le nouveau chemin que Marx lui-même nous propose d¹emprunter. Point de départ : le travail comme non-capital, c¹est-à-dire le travail en tant que subjectivité vivante de l¹ouvrier dressée contre la morte objectivité de toutes les autres conditions de production ; le travail comme ferment vital du capital ­ autre détermination active qui s¹ajoute à l¹activité du travail productif. Point d¹arrivée : le capital devenu lui-même productif, rapport essentiel au développement du travail comme force productive sociale, et donc rapport essentiel au développement de la classe ouvrière, ­ nouvelle fonction du capital qui met maintenant le développement au service de l¹ouvrier. Au milieu de ce parcours, à mi-chemin de ces deux étapes : le travail comme non-valeur, et précisément pour cette raison, source vivante de la valeur ; misère absolue et précisément pour cette raison possibilité générale de la richesse. Toujours sur-travail et donc par conséquent plus-value ­ la figure moderne de l¹ouvrier collectif qui n¹arrive désormais à pro- duire du capital que dans la mesure précisément où il le combat en tant que classe antagoniste. C¹est ce point décisif qu¹il faut maintenant cerner. Le procès de production, l¹acte même de la production de capital sont en même temps le moment de la lutte ouvrière contre le capital : moment spécifique, auquel on est obligé de rapporter tous les autres niveaux génériques de la lutte pour qu¹ils deviennent eux aussi féconds. Dans l¹acte de la production le rapport de force entre les deux classes penche en faveur des ouvriers. Demandons-nous : pourquoi ? Nous avons vu que c¹est un besoin du capital que la force de travail entre dans le rapport de production capitaliste, non plus seulement comme force productive sociale objectivée dans le capital, mais comme subjectivité vivante et active de l¹ouvrier, ainsi associé et objectivé. Lors de l¹achat-vente, sur le marché, la force de travail se présente sous deux caractéristiques fondamentales : celle d¹être déjà en substance opposée au capital, et celle d¹être encore formellement autonome par rapport à lui. Son autonomie, véritable carte de ses droits sur laquelle est inscrit en caractère gothique le mot : liberté, c¹est d¹être encore en dehors du rapport de production capitaliste. Le moment de l¹échange n¹est pas uniquement placé sous le signe de la liberté parce que l¹acheteur et le vendeur agissent comme des individus libres, mais aussi parce que le capital et le travail se présentent ici, au moins formellement, comme libres l¹un de l¹autre. Pourtant cette liberté ils doivent la perdre s¹ils veulent vivre. C¹est en ce sens que Marx voit, dans le passage à la production, la dissolution du capital comme ³ rapport formel ². Ce qui disparaît en fait c¹est précisément l¹autonomie réciproque des différents moments du rapport comme forme, ce qui demeure, c¹est le rapport lui-même dans son contenu, dans sa réalité crue et immédiate, dépouillée de toute médiation formelle, de toute idéologie dirions-nous. Mais le contenu du rapport est donné d¹emblée dans l¹opposition antagonique entre travail en puissance et capital en soi, entre la figure brute du travail et celle du capital, à savoir celle de l¹ouvrier et celle du capitaliste. A tout moment le contenu du rapport capitaliste est le rapport de classe. Et ce rapport de classe voit dans le déclenchement de la lutte, de la part des ouvriers, le commencement du processus, son moteur permanent, la négation absolue du capital en tant que tel et en même temps l¹articulation dynamique de l¹intérêt capitaliste. Dans le passage à la production, ce contenu de classe du capital entendu comme ³ rapport substantiel ², se trouve non seulement conservé dans sa substance et libéré de son apparence formelle, mais devient, et ³ doit être, précisément socialisé et objectivé. Il doit se socialiser en ce sens que la simple force de travail individuelle doit devenir force productive sociale ou, si l¹on veut, force sociale du travail productif. Il doit s¹objectiver en ce sens que cette force sociale du travail productif doit devenir force productive sociale du capital. Ces deux processus ­ la socialisation de la force du travail et son objectivation dans le capital ­ sont tenus à une seule contrainte : celle de briser l¹autonomie de la force de travail sans détruire son caractère antagonique. L¹existence du capital, sa naissance, son développement, toutes ces phases sont liées à la présence de cet antagonisme. Le capital non seulement ne peut pas exister sans force de travail, mais il ne peut pas non plus exister sans socialisation de la force de travail ; non seulement il ne peut pas se passer de la classe ouvrière, mais il ne peut pas non plus se passer de l¹introduire à l¹intérieur de lui-même comme partie vivante de lui-même. Le procès de socialisation capitaliste a la faculté d¹aller très loin, et des possibilités de développement qui semblent illimitées ; il passe du rapport de production au rapport d¹échange en amont et au rapport de distribution en aval ; il investit la généralité du rapport social et lui fait continuellement franchir un degré, un niveau, un moment. Pourtant une limite lui est assignée, qu¹il ne peut pas dépasser : le processus de socialisation générale ne peut venir à bout des ouvriers comme classe particulière : il ne peut pas et ne doit pas diluer, dissoudre, démembrer la classe ouvrière dans la société ; sa seule possibilité c¹est de socialiser toujours plus le rapport de classe ­ tel qu¹il est ­ et donc les ouvriers à l¹intérieur de ce rapport comme classe antagoniste ; du point de vue capitaliste c¹est là le moyen de contrôler socialement les mouvements de la classe ouvrière ; du côté des ouvriers c¹est là la perspective de leur croissance politique illimitée au regard de la limite infranchissable que le capital se fixe à lui-même. Ainsi le procès d¹objectivation de tout rapport social à l¹intérieur du capital porte en lui une charge historique qui accumule une force irrésistible au fur et à mesure qu¹il avance : du fétichisme de la marchandise au fétichisme du capital, la réduction de tout ce que la société comporte de vivant à une chose inerte semble s¹être déjà pratiquement accomplie à travers toute une époque de violence positive. Pourtant même alors il reste un obstacle insurmontable à ce que cette entreprise soit menée à son terme : Le procès d¹objectivation totale ne peut pas arriver à liquider la vie individuelle que possède le travail en tant que sujet actif ; il ne peut pas et ne doit pas réduire ce qui est le ferment vital et productif, qui anime tout, à une objectivité morte et passive ; plus l¹objectivation dans le capital de tout ce qui est social s¹accroît et progresse, plus doivent s¹accroître et progresser à l¹intérieur de celui-ci l¹activité, l¹initiative et le zèle ³ industrieux ² de la classe ouvrière ; du côté capitaliste c¹est la condition d¹un développement économique rationnel du système, du côté de la classe ouvrière c¹est l¹occasion de subordonner politiquement les mouvements du capital à elle-même. Le contenu de classe initial se révèle donc de plus en plus présent et déterminant dans le rapport de production capitaliste ; il en est la substance vivifiante parce qu¹il en est la contradiction immanente, à savoir précisément l¹effort incessant du côté ouvrier d¹utiliser subjectivement, c¹est-à-dire politiquement, un mécanisme économique objectif. Le processus de socialisation et d¹objectivation exacerbent cette possibilité d¹un double usage, qui est d¹ailleurs contenu dans tout procès de production capitaliste. Du point de vue pratique du capital il n¹y a pas d¹autre choix possible que celui de diriger ces processus en les faisant assumer par la classe ouvrière. Cependant le point de vue pratique ouvrier peut choisir de les assumer en refusant la direction du capital. Il est dans une position virtuellement favorable. Il suffit que ce choix ouvrier ne soit pas abandonné à la spontanéité, qu¹il trouve le moyen de s¹exprimer dans une puissante organisation subjective pour que le rapport de force se trouve renversé et que la force offensive des ouvriers mette sur la défensive la force de résistance des capitalistes. Dans l¹usine, lors de la production, les ouvriers marchent pour le compte du capitaliste comme les machines pour celui du capital ­ avec ceci de plus qu¹ils ont la possibilité de ne pas vouloir marcher ; à ce moment-là, c¹est-à-dire quand le travail se trouve à l¹intérieur du capital et en même temps contre lui, le patron collectif est gravement affaibli car il a laissé un moment aux mains de ses ennemis les armes avec lesquelles il les combattait : les forces productives du travail, socialisées et objectivées dans la classe ouvrière. Si l¹activité du travail cesse, la vie du capital cesse elle aussi. Une usine arrêtée c¹est déjà du travail mort, c¹est-à-dire du capital qui dort, qui ne produit pas et ne se reproduit pas. Ce n¹est pas un hasard si la grève est la forme permanente de la lutte ouvrière, forme première qui se développe mais ne se renie jamais. Et cette constatation élémentaire possède la force immense des choses simples : qui dit grève dit arrêt de l¹activité de la part du travail vivant, sa réduction au travail mort et ainsi son refus d¹être du travail ; la grève c¹est donc la distinction, la séparation et l¹opposition entre travail et capital qui disparaissent ; c¹est la menace la plus terrible qui puisse être portée à la vie même de la société capitaliste. De la part du travail vivant refuser l¹activité c¹est récupérer son autonomie que le procès de production doit justement briser. Et c¹est chose que le capital ne peut pas supporter. Il doit maintenir le travail séparé de lui-même et en opposition à lui-même en tant que celui-ci est puissance économique, mais il doit en même temps le subordonner à son pouvoir en tant qu¹il est puissance politique. C¹est-à-dire que le capital doit s¹opposer à lui-même la force de travail sans pour autant laisser à la classe ouvrière son autonomie ; il doit considérer la force de travail elle-même comme classe ouvrière, mais à l¹intérieur du rapport de production capitaliste ; c¹est seulement en le contrôlant qu¹il lui faut conserver et reproduire à l¹échelle élargie le rapport de classe. Telle est la chaîne qui parcourt toute l¹histoire moderne du capital. Briser en un point la chaîne de ce contrôle, voilà quel doit être la stratégie actuelle de la révolution ouvrière. Aujourd¹hui l¹objectif de départ que doit se fixer la lutte c¹est que se dégage l¹autonomie politique des mouvements de classes de part et d¹autre : ici on retrouve tous les problèmes de l¹organisation ouvrière. L¹effort du capital est d¹enfermer à l¹intérieur du rapport économique le moment de l¹antagonisme, en incorporant le rapport de classe dans le rapport capitaliste, comme son propre objet social. L¹effort ouvrier doit par contre viser sans cesse à briser précisément la forme économique de l¹antagonisme ; il doit se fixer comme objectif quotidien la restitution de son contenu politique à chaque occasion élémentaire d¹affrontement ; il lui faut donc faire opérer subjectivement le rapport capitaliste dans le rapport de classe, concevoir le capital comme rapport de production, c¹est-à-dire toujours et seulement comme un moment de la lutte ouvrière. C¹est par ce moyen que l¹activité vivante du travail elle-même, socialisée par le capital et objectivée en lui, peut être mise brutalement au service de l¹entreprise de destruction positive que le point de vue ouvrier porte matériellement en lui. Ce levain vital qu¹est le travail ouvrier n¹est en fait rien de plus que son antagonisme. Et son antagonisme n¹est rien d¹autre que son caractère antithétique, sa position de négation permanente, un non continuellement réaffirmé, un refus de tout qui, laissé à sa spontanéité, cravache le capitaliste, le fait courir et se répéter à lui-même comme le remarquait Marx ­, en avant, en avant ; mais que ce non soit canalisé dans les digues d¹acier de l¹organisation pour la révolution, et il dresse contre lui le barrage économique du capital qui lui barre le chemin, puis politiquement en donne l¹assaut, pour l¹emporter et le détruire. Nous partons de l¹hypothèse suivante : le capital est désormais parvenu à retrouver la loi naturelle de son propre développement social. Dans ces conditions, le dernier mot de la pensée ouvrière ne consiste plus à dévoiler la loi économique des mouvements de la société capitaliste. A ce stade toute phase de déroulement du capitalisme doit être traduite sur-le-champ en possibilité pratique de sa destruction. Les lois de développement du capital doivent être lues comme lois du développement capitaliste de la classe ouvrière, à savoir comme organisation des ouvriers par le capitaliste. Il existe un fétichisme de la force de travail qui s¹attache aux producteurs de capital dès que ceux-ci commencent à produire du capital social. Il s¹agit avant tout de supprimer violemment dans la lutte cette nouvelle forme d¹idéologie bourgeoise, qui subordonne le travail au capital : c¹est ainsi que l¹on retrouvera le terrain politiquement décisif pour battre les capitalistes. Il s¹agit ensuite de partir, sur ces bases, à la découverte des lois politiques des mouvements de la classe ouvrière qui soumettent à elles-mêmes le développement matériel du capital : on retrouvera ainsi ce qu¹est, du point de vue ouvrier, la véritable tâche théorique. Dès lors le capitalisme ne doit plus nous intéresser que comme système historique de re-production de la classe ouvrière. [1] Cf. Werke, vol. 26, p. 213. [2] Grundrisse, Anthropos, Paris 68, p. 212 t. I, traduction modifiée. [3] Ibidem, p. 219 (note). [4] Ibidem, pp. 219-220. [5] Annexe des Grundrisse, opus cité, t. II, p. 652. [6] Opus cité, t. I, pp. 242-243. [7] Ibidem, p. 244, t. I. [8] Ibidem, p. 245, t. I. [9] Ibidem, p. 246, t. I. [10] Ibidem, pp. 251-253.