[Pap-infos] Suicide de la culture ou puissance de l'intermittence, article dans Mouvement

From : yotogui@... , the 10th September 2003 07:30
  • 2003-09-10 07:30:43 — yotogui@... - [Pap-infos] Suicide de la culture ou puissance de l'intermittence, article dans Mouvement

De : "valérie marange"  A paraitre dans Mouvement Suicide de la culture ou puissance de l'intermittence Suicide de la culture française, prise d'otages du public et des économies locales, sacrifice de toute une année de travail, banqueroute des localités accueillant les festivals... De toutes ces violences graves, se rendraient coupables les intermittents du secteur culturel aujourd'hui en mouvement, si l'on en croit non seulement le gouvernement, le medef et leur presse, mais aussi un certain nombre d'agents du secteur lui-même.Tout celà, nous dit-on, pour bien peu de choses, quelques restrictions rendues nécessaires par le coût de ces personnels, qui perçoivent plus qu'ils ne cotisent et chôment plus qu'ils ne travaillent. Fauteurs de déficit trop nombreux et trop peu encouragés au labeur... Faux intermittents de l'audiovisuel, faux artistes profitant de cet ultime refuge des droits au chomage, la solution serait dans l'épuration culturelle et sociale, qui sauverait l'essentiel... Ne nous entrainez pas dans votre mort, disait franchement un metteur en scène à la télé, et tout ira bien. Etranges propos dont le caractère mortifère semble échapper à ses locuteurs, persuadés que l'oeuvre exige le sacrifice de qui menace par excès numérique le maintien d'un statut d'exception de la boutique culturelle. La réthorique du "suicide" masque mal la violence de l'écrémage consenti voire réclamé par certains, violence dans laquelle s'engagent aussi, qu'ils en soient ou non conscients, ceux qui voudraient croire que la répression des "abus" et la constitution d'un "staut de l'artiste" serait la solution.  Car la vraie violence, comme d'habitude, est dans les conséquences eugénistes liées à la comptabilité des "déficits", réels ou imaginaires, des retraites à l'assurance maladie en passant par l'Unedic. Spectacle sacrificiel fort bien "produit" sur fond de grande opacité comptable, quadruplé de façon spéculative par la Cour des comptes,  désigné de façon arbitraire comme responsable du naufrage de l'Unedic général , programmé par la baisse des cotisations salariales et certaines mesures du Pare (la non-dégressivité) alors mises en avant comme grande avancée par les mêmes partenaires sociaux qu'aujourd'hui... Spectacle assez fascinant pour rabattre une partie de la corporation sur l'angoisse de la survie, laquelle ne s'arrêtera d'ailleurs pas avec la réforme : le déficit nous dit-on n'en sera pas comblé, autrement dit d'autres charettes sont à prévoir prochainement. Et n'en doutons pas, si le "calendrier" est allé à marche forcée malgré les risques pesant sur les festivals, c'est que bien d'autres projets animent la gouvernance mondiale pour réduire les espace de création à une peau de chagrin. C'est de cette peur et de cette fascination morbide qu'il s'agirait d'abord de sortir, en déconstruisant ce "Titanic" auquel les forces réactives nous invitent à collaborer, pour contingenter l'accès aux canots de sauvetage de l'exception culturelle, qui signifierait ici fermeture et exclusion du régime au bénéfice d'un petit carré d'artistes statufiés, qui ne cessera de ce restreindre ... Car un autre film moins mauvais est possible, et même porteur de beaucoup de possibles ....L'affollement de la mairesse d'Avignon dément celui des "partenaires sociaux" face à la "porosité" des annexes 8 et 10. L'emploi nomade n'a pas seulement un coût, mais produit beaucoup de richesses . Les surnuméraires déficitaires sont aussi des artisans d'une prospérité qui dépasse un secteur culturel très poreux de fait, l'invention et le sensible sont des nerfs importants de la nouvelle économie. Plus encore, ils produisent des biens communs immatériels qui se situent non pas en exception mais en amont de toute économie monétaire, une économie générale des affects et des croyances d'intérêt plus général que l'économie au sens restreint. Si la création nous est précieuse, c'est qu'elle participe à l'invention commune du possible, au politique autrement dit. Le sensible est ouverture au commun ou il n'est rien, simple refuge dans l'auto-affectation imaginaire. Rien ne sert de monter Genet ou Pasolini si l'on fait de la création affaire d'exception. Comme l'a montré le plus vif de la production artistique du siècle, la création a bien mieux à faire que d'affirmer son appartenance à l'art comme discriminant dans l'accès aux droits collectifs, exception à la loi du marché qui pourrait régner partout ailleurs. Elle ne saurait être indifférente aux conditions sa propre possibilité et de son partage, ni se refermer sur une identité close. "Jamais plus je ne dirai : je suis ceci, je suis celà..." (Virginia Woolf). Ce n'est pas parce que je suis artiste que je dois bénéficier d'un refuge face à l'asservissement commun au statut de variable déficitaire... c'est parce qu'une certaine sécurité est garante de la liberté de création que je dois exiger cette sécurité de base pour tous, pour que chacun puisse être l'artisan sensible de ce monde. Depuis les années où furent créées les annexes huit et dix, l'intermittence s'est répandue dans de nombreux secteurs, en même temps que l'exigence d'implication intellectuelle et créative dans tout travail se diffusait. Les "intellos précaires" (vacataires, pigistes, indépendants ou micro-entreprises, emplois aidés du secteur associatif et culturel, rmistes artistes, etc) sont une expression parmi d'autres de ces tendances. Nouvelle forme d'assujetissement pour partie, la discontinuité de l'emploi intellectuel-créatif n'est pas nécessairement en soi une pire chose que la culture de fonction, si elle ne signifie pas course au contrat dans n'importe quelles conditions, et n'est pas incompatible avec une sécurité vitale suffisante. C'est pourquoi, le statut dit des intermittents du spectacle et de l'audiovisuel est une référence pour penser une nouvelle forme de garantie d'existence face à la montée de l'emploi discontinu ne captant que les "résultats" d'un travail et non toute sa période de gestation, de formation, de montage de projets, etc. Une partie de ceux qui ont pour tâche de produire des savoirs, des formes de subjectivité et de sensibilité, ont su imposer ces dernières décennies une sorte de salaire social dont il ne doivent revendiquer jalousement le privilège, mais affirmer la portée générale comme condition de la communauté créative. Dans ce sens, la lutte des intermittents rejoint, en même temps qu'un tendance de l'économie générale à "mettre au travail" les capacités coopératives et créatives de chacun (voir l' Internet) toutes les luttes artistiques, mais aussi étudiantes et ouvrières, qui tendent à désacraliser savoir et création, à rapprocher créateurs et publics, à décloisonner le travail, la vie et l'art, et à recomposer la vie sociale sur la base de la pulsion de création propre à l'espèce humaine sans "exception". Les luttes contre la standardisation subjective, pour l'accès de tous aux savoirs et à la création de ses formes de vie, et pour l'élargissement du paradigme esthétique dans l'invention du quotidien. C'est à celà que s'en prennent aujourd'hui les tenants de l'exception culturelle et d'un statut de l'artiste, voire d'une propriété intellectuelle dressant de nouvelles barrières contre la coopération inventive, qui viendraient remettre de l'ordre dans cette "chienlit" de la communauté immanente dont parlait Blanchot. Seule l'exigence la plus égalitaire sauvera la singularité du laminage  que nous promet l'exception culturelle comme protection de la télé-réalité européenne (contre celle des méchants Américains) plus quelques artistes de cour. Ceux qui croient aujourd'hui protéger ainsi le cinéma ou le théatre d'auteurs se trompent lourdement. Le sort des successeurs de Chéreau ou de Godard est lié à celui des plus petits soutiers du socio-culturel ou des arts de la rue. Pour sauver la culture, il faut définitivement la faire descendre de son piédestal, des images élitistes qui lui restent attachées. C'est pourquoi, comme l'ont bien dit les mouvements de ces derniers mois, c'est un modèle de civilisation, ce sont des façons de vivre qui sont en jeu aujourd'hui. C'est là où l'identité artistique devient poreuse et partageuse, là où l'intelligence et la sensibilité se généralisent qu'elles nous intéressent, qu'elles intéressent le genre humain que chante Fontaine. Qu'une multitude envahisse le statut intermittent n'a pas de quoi effaroucher les gardiens du temple. Bien au contraire, c'est ainsi que nous garantirons le mieux la résitance des subjectivités à leur colonisation mass médiatique, la résistance des possibles à la mise en scène apocalyptique. Mais posons nous d'abord la question : en défendant l'intermittence, défendons-nous notre servitude ou notre liberté? Une part corporative ou l'exigence d'un  commun, l'invention de nouvelles possibilités de vie? Et de quoi avons nous peur en premier lieu : que les plus précaires entrainent les autres dans leur chute? Ou plus profondément encore de la puissance, de la virtualité que contient ce mouvement, puissance économique mais plus encore force de création, aspiration des multitudes à construire un monde commun?