[Cip-idf]"Cr éatifs et autres intelligents, encore un effortŠ " (Laurent Jeanpierre)

From : yotogui@... , the 19th January 2005 06:42
  • 2005-01-19 06:42:27 — yotogui@... - [Cip-idf]"Cr éatifs et autres intelligents, encore un effortŠ " (Laurent Jeanpierre)

Créatifs et autres intelligents, encore un effortŠ de Laurent Jeanpierre (Beaux-arts magazine, hors série 11, novembre 2004).  La bonne nouvelle est venue des Nations Unies. Les industries culturelles doivent être soutenues dans les pays en voie de développement, elles contribuent plus que d¹autres à la croissance économique et au bien-être. « La culture, précise l¹UNESCO, est plus qu¹un joyau sur la couronne du développement. » La nouvelle doctrine économique des Nations Unies entérine un véritable renversement historique. Il ne s¹agit pas simplement de prendre acte que la culture est devenue une marchandise comme les autres, c¹est une nouvelle relation entre économie et culture qui est désormais tenue pour acquise par toutes les institutions internationales. Les mouvements sociaux actuels dans les secteurs culturels ou scientifiques, dont les luttes en cours d¹intermittents ou de chercheurs fournissent en France un exemple, doivent être évalués dans ce contexte. La culture, moteur de la croissance économique Alors que dans les années 60 l¹accès à la culture était conçu comme l¹aboutissement d¹un processus de développement économique préalable, les adeptes actuels de « l¹économie culturelle » (voir, par exemple, James Heilbrunn, Charles Gray, The Economics of Art and Culture, Cambridge, 2001) qui inspirent les Nations Unies affirment au contraire que la production culturelle conditionne l¹accroissement de richesses. La culture n¹est donc plus considérée comme besoin secondaire dont la satisfaction viendrait couronner la hausse du niveau de vie, c¹est une ressource à préserver pour être exploitée et valorisée. Le « capitalisme culturel », comme dit Jeremy Rifkin (L'Âge de l'accès. La révolution de la nouvelle économie, La Découverte, 2000), fait des concepts, des idées, des images, des expériences, les sources principales de la valeur économique. Si bien qu¹est aujourd¹hui capitaliste celui qui accumule les plus grandes quantités de capital culturel pour en louer l¹usage. L¹accumulation du capital culturel et l¹accumulation du capital économique, loin d¹être des processus antagonistes ­ comme la vie de la bohême se définissait, au XIXème siècle, par des valeurs opposées à celles de la bourgeoisie ­ sont en réalité devenus des processus dépendants. La « bonne nouvelle » des Nations Unies ne fait que légitimer ces tendances. Comme c¹est déjà le cas en Occident, elle entraînera partout une dévalorisation des capitaux culturels détenus par les individus ou les communautés, diplômes, brevets, manières de faire spécifiques, savoirs indigènes, etc. Depuis près de dix ans, aux États-Unis, les détenteurs d¹un Master de beaux-arts sont plus nombreux que ceux qui ont ce diplôme en biologie, en mathématiques, en littérature anglo-américaine, etc. Deux tiers des docteurs produits chaque année en France ne trouvent ainsi jamais de postes dans l¹enseignement supérieur et la recherche. La contestation actuelle dans la culture part ainsi souvent de l¹exacerbation et de la multiplication de ce que Pierre Bourdieu appelle des aspirations désajustées : celle des docteurs sans emplois, des artistes sans contrats, de tous ceux dont le capital culturel ne trouve pas de reconnaissance sociale jusque tard dans le cycle de vie. Impasses intellectualistes La plupart des représentations implicites qui informent les luttes actuelles dans les mondes de production culturelle ne prennent pas acte de ces traits du capitalisme culturel. La première, l¹utopie des intelligents, largement répandue en France, consiste à « défendre la culture » et ses normes supposées d¹ « exception » contre les valeurs marchandes, dans un système où la culture d¹avant-garde comme le secteur de la recherche-développement fournissent au capitalisme culturel les gisements de richesses à venir. Mots d¹ordre insuffisants, voeux pieux de protection d¹une aristocratie artistique ou intellectuelle ou d¹une authenticité culturelle qui craignent leur déclassement. La défense de la « diversité culturelle » ou d¹un secteur « pur » de toute intervention marchande fonctionnent en effet comme une accumulation primitive de capital culturel, une incitation à entrer dans le cycle de conversion de ce dernier en capital économique. Le commerce international des biens culturels a ainsi plus que quadruplé ces vingt dernières années (à 400 milliards de dollars en 1998). Et en France, l¹emploi culturel a crû de 37 % dans les dix dernières années (contre 3,7 % pour le reste de la population active) et il touche aujourd¹hui 500 000 personnes. La seconde représentation des luttes dans la culture prend acte de cette croissance exponentielle des secteurs culturels et scientifiques. Au contraire de l¹utopie des intelligents, elle parie sur une prolétarisation rapide des mondes de production culturelle et sur l¹alignement progressif des entreprises aux normes d¹autonomie des mondes de l¹art et de la recherche. Par une inversion presque complète des hiérarchies traditionnelles, l¹artiste ou le chercheur sont en effet devenus des modèles pour les managers ; les entreprises tendent lentement à s¹organiser sur le modèle des ateliers ou des laboratoires (Luc Boltanski, Ève Chiappello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999). Telle qu¹elle apparaît dans les prises de position répétées de Toni Negri et de ses épigones français, cette autre utopie irréaliste, celle du « general intellect », projette sur les professions intellectuelles et des ouvriers et employés de plus en plus qualifiés le fantasme marxien de la (nouvelle) classe universelle. Elle conçoit la circulation de la culture ou de la science comme annonce providentielle de l¹achèvement de l¹économie. Outre la dénégation dont elle procède quant à la distribution fort inégalitaire des capitaux culturels, cette théorie part d¹une représentation romantique des activités artistiques ou de recherche comme communisme réalisé, emploi libre de son temps. Elle repose en outre sur une conception irénique des champs de production culturelle comme lieux de partage. Or rien n¹est plus concurrentiel que les mondes de l¹art et de l¹intelligence. Comme l¹a rappelé Pierre-Michel Menger (Portrait de l¹artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme, Le Seuil, 2002), les milieux artistiques ou scientifiques sont parmi les plus inégalitaires et hétérogènes des univers professionnels. La concentration des profits symboliques et économiques y est extrême, les espérances de succès comparables à ceux de la loterie nationale. En outre, même en ajoutant les chercheurs, doctorants inclus, aux professions culturelles, on atteint moins de 5 % de la population active française. Le « Grand Soir » des intelligents à qui « guerre » serait faite n¹est donc pas pour demainŠ D¹élite ou de masse, l¹intellectualisme est en tout cas le premier obstacle à la repolitisation des mondes intellectuels et artistiques qui, sous l¹effet des conditions sociales nouvelles du capitalisme culturel, a commencé à poindre. Ses analyses et ses tactiques (pétitions, avant-gardisme forcené, politisation des mouvements intellectuels sur le modèle des politisations syndicales, etc.) proviennent de l¹état ancien du système de relations entre culture, économie et société. Extensions des domaines de la lutte S¹il est vrai que toute capital culturel tend à être annexé puis absorbé dans l¹économie, la contestation des professions artistiques ou scientifiques ne peut avoir une portée générale qu¹à condition de s¹associer d¹autres groupes, ceux d¹abord, peut-être, pour qui la culture est sans valeur, source d¹aucune identification. Mais cette nécessité d¹élargissement des luttes conduit à s¹interroger sur la violence symbolique exercée par les professions intellectuelles elles-mêmes, sur les techniques de ce que Jacques Rancière appelle le « partage du sensible » dont les artistes et les intellectuels prétendent toujours avoir le monopole. Il faudrait ainsi mettre en cause l¹efficace supposé des mots d¹ordre, dont la performativité est souvent contradictoire, écrasant ceux-là mêmes qu¹ils voudraient émanciper. Il faudra reprendre, pour les étendre, les expérimentations historiques qui visent à rompre la séparation entre spectacteurs et producteurs, séparation consolidée par les industries culturelles. Il faudra enfin interroger les contradictions de l¹activité en « projet » autour de laquelle se structurent, sur le modèle des entreprises culturelles, aussi bien les organisations économiques que les associations politiques. On pourrait pour cela partir de la portée générale d¹une tradition cachée comme celle des artistes sans oeuvres, retrouvée par Jean-Yves Jouannais. L¹autre obstacle pratique à l¹extension de la contestation dans la culture vient des effets délétères de la compétition inter-individuelle. À l¹inverse, les fractions les plus mobilisées et les plus inventives des luttes actuelles sont souvent celles pour qui l¹activité créative et la forme de vie sont déjà collectives : gens du théâtre, équipes scientifiques et, plus loin de nous, mouvements indigènes d¹Amérique centrale et latine, etc. Ces cas pointent vers un horizon où la politique de l¹artiste, du chercheur, du détenteur d¹un patrimoine ou d¹un savoir autonomes ne consiste plus seulement à défendre ici ou là la culture contre le marché, son identité contre l¹uniformisation, mais à affirmer partout et toujours une forme de vie entière, avec son éthique, sa politique et peut-être son économie propres. Sous le nouveau régime des rapports de l¹économie et de la culture, la contestation des mondes de production artistique ou scientifique devra par conséquent nouer expérimentation sociale et expérimentation culturelle, mais à grande échelle cette fois, pas comme dans ces laboratoires d¹élite que furent les avant-gardes historiques. Faute de quoi, sous les effets de la doxa actuelle de l¹économie culturelle, il restera aux créatifs de tous secteurs à s¹auto-former en « styles de vie financiers alternatifs », à connaître les lois de « l¹économie de la bohème », à se convaincre qu¹un tel mode de vie alternatif « ne signifie pas la pauvreté » ou encore à pratiquer, à côté du Taï-chi ou de la Capoeira, la « comptabilité créative » et l¹ « investissement qui fait du bien » (Village Voice, 10 mars 1998).